Manger et boire entre 1914 et 1918. CR3. Les “saveurs du village” par Rémy Cazals

Manger et boire entre 1914 et 1918. CR3. Les “saveurs du village” par Rémy Cazals

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La deuxième intervention de la partie consacrée à l’alimentation des soldats au front s’intitulait : “Les saveurs du village”, la réception des produits alimentaires locaux par les hommes des tranchées. Elle était donnée par Rémy Cazals, professeur émérite de l’Université de Toulouse Jean-Jaurès, membre fondateur du CRID 14-18, spécialiste de la Grande Guerre et notamment des témoignages de soldats. Il a publié de nombreux ouvrages dont le plus connu est Les Carnets de Louis Barthas, tonnelier. Il vient de diriger un ouvrage collectif : 500 témoins de la Grande Guerre.

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Dans la lignée de ses travaux sur le quotidien des hommes engagés dans la guerre, Rémy Cazals a consacré son intervention à ce que les témoignages des poilus révèlent de leur rapport à l’alimentation : dans une première partie, il décrit les changements perçus négativement et les difficultés liées à la nourriture au front ; il aborde ensuite les “saveurs du village” qui, par un tour de France gastronomique, sont autant de compensations de la dure réalité ; il décrit enfin les formes de convivialité nées de l’envoi de ces colis familiaux, dans une logique de normalité que les hommes tentent de garder coûte que coûte.

Rémy Cazals commence donc en décrivant tous les malheurs alimentaires que peuvent avoir à supporter les soldats. Il utilise à la fois des témoignages écrits et graphiques, notamment les dessins de Pierre Dantoine, savoureuses caricatures pleines de second degré et d’humour noir. Pierre Dantoine (1884-1955), employé de gare et dessinateur amateur, poursuit sa pratique pendant la guerre en croquant personnages et situations, souvent légendés en languedocien.

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Dessin de Pierre Dantoine. Les Cuistots.

 Les soldats peuvent, pour commencer, ne pas être ravitaillés, ce dont témoignent trois dessins, l’un (ci-contre) sur lequel deux cuisines roulantes ont été bombardées, perdant ainsi leurs vivres, les autres montrant la corvée de soupe sous les marmites ou sous les pluies torrentielles !

La légende du premier sous-entend par ailleurs que la nourriture n’est pas fameuse :

– Qu’un agragnou ! ès un percutant ! (Quelle prunelle ! C’est un percutant !)
– Pér b’ascampilla atal cal qu’ajé tustat sur quicon dé dur ! (Pour tout éparpiller ainsi il faut qu’il ait tapé sur quelque chose de dur !)
– … a tustat sus fabols !  (il a tapé sur les haricots) 

La monotonie déjà évoquée dans l’intervention de François Lagrange se retrouve. Sur ce dessin (ci-dessous), Pierre Dantoine fait dire à un soldat félicité par son général car il saute bien les barbelés : “Normal, je ne mange que du singe” (Bous estouno ! Mangi qué dé singé !). Le singe désignant la conserve de bœuf.

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Dessin de Pierre Dantoine. Prise d’armes.

Il raconte enfin la mauvaise qualité, à travers les lettres de Jules Puech (militant de la paix qui passa pourtant quatre ans sous les drapeaux) : la “mangeaille difficile à identifier”, les “macaronis qui collent” et les “odeurs nauséabondes”, puis les aliments absents et rêvés, comme les légumes frais pour le provençal Jean Norton Cru (auteur du fameux Témoins en 1929).

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André Charpin, dont la petite fille est l’auteur de l’expression “saveurs du village”.

Dans sa deuxième partie, Rémy Cazals donne de nombreux exemples de “saveurs du village” cités par les soldats dans leurs témoignages, révélatrices de l’attachement au pays, et de l’utilité de ces colis pour le bon moral grâce à un lien concret avec les proches. L’expression “saveurs du village” a été forgée par Françoise Moyen, la petite-fille d’André Charpin. Cultivateur dans le Loiret, André Charpin est mobilisé en 1914 à l’âge de 34 ans. Nommé caporal mais préférant rentrer dans le rang, il connaîtra les combats de l’Argonne où il sera fait prisonnier en juillet 1915. Il restera en Allemagne jusqu’au 31 décembre 1918, entretenant une correspondance régulière avec sa femme Céleste. Françoise Moyen, en analysant la correspondance, explique en effet que cette expression traduit l’esprit qui reliait les deux époux ; elle donne cet extrait :

Les colis vous parlent aussi du pays à leur manière : on y remarque et on y ressent, par la façon dont ils sont arrangés et par les choses qu’ils contiennent l’amour et la tendresse de ceux qui les envoient. (2 avril 1916)

Voici donc l’armagnac, le confit d’oie, le poulet au citron ou la croustade du gersois Maurice Faget, le vrai beurre de Bretagne et l’andouille de Quimper de Paul Cocho, les fars de Marcelin Floirac originaire du Quercy, les picodons et la pogne de Romans des poilus de la Drôme, le saucisson enveloppé dans le journal local venu apporter “un peu du pays” d’Henri Despeyrières.

Nous avalons tout ce qui vient du pays avec plaisir. J’engraisse.
Maurice Faget

 Dans sa dernière partie, Rémy Cazals insiste sur la convivialité induite par la réception de ces colis et l’usage qui en est fait au front. En effet, les soldats partagent généralement leurs vivres avec leurs camarades, à tour de rôle, améliorant ainsi l’ordinaire. Ils vont parfois manger chez des civils, retrouvant alors un peu de normalité (manger sur une table, assis sur une chaise, au sein d’une famille avec des femmes et des enfants). C’est aussi une marque de l’amour conjugal et du lien familial, comme le suggère la remarque de Louis Chaléat racontant à son épouse qu’on lui a volé une partie de son colis :

Ils ont répudié la boîte de thon, mais m’ont pris le saucisson et deux picodons. et je te jure que quand je m’en suis aperçu, j’en aurais pleuré tant cela allait me rendre service et que toi tu te sacrifies et t’en prives ainsi que les enfants pour améliorer mon sort.

Par ailleurs, les Français, même au front, restent des gastronomes, ce que suggère encore un dessin (ci-dessous) de Pierre Dantoine ! Un général américain s’exclame : Aoh ! très bon, soupe française ! L’officier français demande à son cuistot : Dis un peu au général américain ce que tu y mets ! Et le cuisinier de répondre : Un peu d’âpit et du jalbér ! (un peu de céleri et du persil !).

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Dessin de Pierre Dantoine. A la roulante.

Ces colis alimentaires sont un travail supplémentaire pour les femmes déjà grandement mobilisées à l’arrière mais ont peut-être permis aux soldats de “tenir”, grâce à un petit morceau de pays qui vient jusqu’à eux et au témoignage d’amour des proches dont ils sont la preuve.

La conclusion de Rémy Cazals ne surprendra pas ceux qui connaissent ses travaux : malgré la guerre, ces hommes ne sont pas devenus des brutes !

Caroline

Retrouvez les biographies des témoins cités dans le livre 500 témoins de la Grande Guerre.

Les dessins de Pierre Dantoine sont issus du livre : Dantoine. La Guerre. Carcassonne : FAOL, 1987 (La Mémoire de 14-18 en Languedoc). Les légendes en occitan sont en version phonétique et non normalisée.

Manger et boire entre 1914 et 1918. CR3. Les “saveurs du village” par Rémy Cazals