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Rémy Cazals,

 Eckart Birnstiel

books.openedition.org

Préface

Cazals, Rémy

30–39 minutes


Préface

Rémy Cazals

Texte intégral

https://books.openedition.org/pumi/19346?lang=fr

  • 1 Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, Maspero, 1978 ; édition de po (…)
  • 2 Dominique RICHERT, Beste Gelegenheit zum Sterben, Munich, Knesebeck & Schuler, 1989 ; traduction f (…)
  • 3 “Deux fantassins de la Grande Guerre : Louis Barthas et Dominique Richert”, Actes du colloque La G (…)

1Mes deux grands-pères, Maximin Cazals et Auguste Ourcet, ont fait la guerre de 1914-1918, mais n’ont pas laissé de carnet de route. Si je me suis penché sur la Grande Guerre, c’est par intérêt général d’historien, rendu plus fort par la découverte des 1732 pages manuscrites rédigées par le tonnelier Louis Barthas. Publié pour la première fois en 1978, ce texte reçut un excellent accueil des anciens combattants survivants ou de leur famille1. Pour ne prendre qu’un exemple qui nous intéresse ici particulièrement, la veuve de Fernand Tailhades me confiait : “Voyez ce qu’écrit Barthas ; ils ont été tous pareils. Tous disaient la même chose.” Quelque temps après, en lisant les carnets du soldat Dominique Richert, de l’armée allemande, je croyais relire Louis Barthas2. C’est pourquoi j’ai présenté, lors d’un colloque d’historiens à Montpellier, une étude comparative de l’œuvre des deux combattants ennemis et pourtant si semblables3.

2Le grand-père maternel de mon collègue Eckart Birnstiel, Hans Rodewald, a fait la guerre de 14-18 ; il a été prisonnier en France et a rédigé un journal qui va du 1er août 1914 à mai 1915. Ce texte constitue la plus importante partie de ce livre. On pouvait étudier ensemble les carnets de Dominique Richert et de Louis Barthas, qui sont restés sur le front pendant la presque totalité de la guerre. Pouvait-on trouver un texte écrit par un prisonnier français en Allemagne, qui ressemblerait à celui de Hans Rodewald ? En fait, deux courts récits de prisonniers français ont été choisis : ceux de Fernand Tailhades et d’Antoine Bieisse.

  • 4 On peut voir, entre autres, la thèse d’Odon ABBAL, Les prisonniers de guerre 1914-1918 : prisonnie (…)

3Certes, nous n’avons pas la prétention, avec trois témoignages seulement, d’écrire une histoire des prisonniers ou de représenter l’ensemble des situations de captivité4. Notre intention est d’abord de faire lire trois témoignages intéressants. C’est ensuite de montrer que la théorie d’une “culture de guerre” entièrement faite de violence et de haine, qui aurait emporté tout autre sentiment, est fortement exagérée, qu’elle n’est qu’une vue partielle d’une réalité autrement plus complexe. Nos trois héros ont rencontré des brutes ; ils ont eu à subir de mauvais traitements. Eux-mêmes ont combattu, ont tiré “comme des fous” quand leur vie était en jeu. Mais, à la moindre accalmie, ils ont su plaindre l’ennemi, et, tombés en son pouvoir, ils ont été finalement soignés et guéris. Ces situations-là, aussi, se sont produites. De tels hommes, aussi, ont existé, ressemblant d’ailleurs étrangement à Louis Barthas, à Dominique Richert et à tant d’autres. Ces hommes avaient en 1914 une profonde “culture de paix” ; ils l’ont conservée pendant la guerre et après, revenus à la vie civile. Ce sont trois de ces hommes, Hans Rodewald, Antoine Bieisse et Fernand Tailhades, dont on va lire le témoignage et que les quelques pages qui suivent vont essayer de situer dans le déroulement général de la guerre.

L’ÉTÉ 1914

4La crise internationale ouverte par l’assassinat de l’archiduc autrichien François Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914, avait été précédée par toutes sortes de conflits liés à l’expansion coloniale, par la guerre russo-japonaise, par les guerres des Balkans. Les grands pays d’Europe occidentale avaient jusque-là échappé à un affrontement direct. Mais, le jeu automatique des alliances et l’incapacité d’entrer dans la voie des négociations et des concessions réciproques précipitèrent les événements. Au 28 juillet, l’état de guerre n’existait qu’entre F Autriche-Hongrie et la Serbie, mais la Russie soutenait la Serbie, l’Allemagne appuyait l’Autriche, la France épaulait la Russie. À Berlin et à Paris, la mobilisation générale fut annoncée le même jour, 1er août, à peu près à la même heure. La déclaration de guerre de l’Allemagne à la France est du 3 août. La violation de la neutralité belge par l’armée allemande appliquant le plan Schlieffen provoqua l’entrée en guerre du Royaume Uni, le 4 août.

  • 5 Jean-Jacques BECKER, 1914, comment les Français sont entrés dans la guerre, contribution à l’étude (…)

5L’enthousiasme des populations, souvent décrit, s’explique par l’intense propagande nationaliste dans laquelle baignaient Allemands et Français, et par l’absurde croyance des deux peuples en une guerre propre, rapide et victorieuse. Mais, s’il est vrai que les manifestations collectives contre la guerre furent peu importantes et vite réprimées, les véritables réactions individuelles, intimes, sont plus difficiles à évaluer. Pour le monde rural français, c’est le mérite de Jean-Jacques Becker d’avoir montré, grâce à une source originale, que l’annonce de la mobilisation, considérée à juste titre comme devant déboucher sur la guerre, suscita dans la majorité des cas une grande consternation, l’enthousiasme, organisé et collectif, ne venant que dans un deuxième temps5. On fera la part, dans les récits de nos trois auteurs, des marques de l’excitation collective et de l’appréhension individuelle.

6Envoyés sur le front, nos trois héros occupèrent leur petite place dans les plans stratégiques des états-majors. Le plan XVII du commandant en chef français Joffre prévoyait d’attaquer en Alsace-Lorraine : le régiment de Fernand Tailhades entra en Alsace, du côté de Mulhouse (armée d’Alsace) ; celui d’Antoine Bieisse, en Lorraine annexée, au nord-est de Nancy (armée De Castelnau). Tous deux avaient franchi la frontière imposée à la France par la défaite de 1870 et le traité de Francfort. C’était le temps des offensives, des avances et des reculs en terrain découvert. Le soldat, avant de devenir taupe, foreur de tranchées et de boyaux, s’abritait encore derrière les arbres pour tirer. Cela ne protégea pas suffisamment Antoine Bieisse, grièvement blessé de deux balles, laissé sur le terrain par le repli français, et capturé par les Allemands. Fernand Tailhades recula aussi avec le 343e. De fait, le plan Joffre avait échoué, et l’armée française n’allait tenir, jusqu’en 1918, qu’une minime partie du sud de l’Alsace.

  • 6 Voir les articles de John HORNE, “Les mains coupées : atrocités allemandes et opinion française en (…)
  • 7 Voir les exemples cités par Jean Norton CRU, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs (…)
  • 8 Jusque dans les campagnes ariégeoises : “On raconte que des femmes allemandes parcourent les villa (…)

7Pendant ce temps, se produisait le grand mouvement allemand par la Belgique. Il était attendu par le haut commandement français qui connaissait la conception générale du plan Schlieffen, mais qui en sous-estima l’ampleur et la puissance, permises par l’emploi massif des régiments de réserve, dont Hans Rodewald faisait partie, dans la 2e Armée commandée par von Bülow, qui prit Liège et Namur. En Belgique, et bientôt dans le nord-est de la France, l’armée allemande se trouvait en pays ennemi. Depuis 1870, elle avait la hantise des francs-tireurs, des civils attaquant par surprise. Le thème du uhlan attiré dans un guet-apens (par une femme, par un curé…), massacré et éventuellement dépecé, revient sans cesse dans les témoignages indirects (“quelqu’un a dit que…”) ou dans l’autosuggestion ou la vantardise. Les chefs allemands n’hésitèrent pas à renchérir. Au comble de l’excitation et de l’épuisement du combat, parfois à cause de l’obscurité, il arriva que des troupes allemandes tirent sur d’autres troupes allemandes qui, croyant à une attaque par des civils, se vengèrent cruellement en fusillant les habitants et en brûlant les maisons. C’est ce qui se produisit, par exemple, à Dinant, du fait du 12e Corps de la 3e Armée (les Français allaient, au cours d’une enquête sur ces événements, interroger des prisonniers qui se trouvaient dans le même camp que Hans Rodewald). Du côté français, la rumeur ajouta aux atrocités bien réelles commises par certaines troupes allemandes la légende des enfants aux mains coupées, également répandue par témoignages indirects et autosuggestion et par une presse crédule6. Il est intéressant de remarquer encore que, du côté français, existaient : la légende du dragon pendu la tête en bas, éventré ou criblé de coups de baïonnette par les Allemands7 ; l’espionnite qui faisait arracher les publicités de Kub et de Maggi parce qu’elles auraient été disposées selon un code convenu avec les Allemands ; le mythe de la grande femme blonde parcourant villes et campagnes et distribuant aux enfants des bonbons empoisonnés8.

  • 9 Chiffre donné par Anthony LIVESEY, The Viking Atlas of World War I, Penguin Books, 1994 ; traducti (…)

8Sur le plan de la stratégie, les grands chefs allemands commettent alors quelques erreurs qui dénaturent le plan Schlieffen. Le général en chef prélève des troupes sur le front occidental pour arrêter l’offensive russe. Von Kluck (commandant la lère Armée) et von Bülow (2e Armée) obliquent vers le sud-est pour contourner l’armée française (Hans Rodewald, arrivé à un croisement de routes qui indique, à droite, Paris à 100 kilomètres, est étonné de devoir prendre l’autre direction). Les Allemands prêtent ainsi le flanc à une contre-attaque venue de Paris, déclenchée le 5 septembre. Hans Rodewald est grièvement blessé le 6. Il est ramassé par ses camarades et soigné. Mais l’armée Bülow recule, sans pouvoir emporter tous ses blessés. Aux premières heures du 8 septembre, ce sont des “képis rouges” qui passent devant la fenêtre. Hans va figurer parmi les 15127 soldats allemands faits prisonniers lors de la bataille de la Marne9. À ce jour, seul de nos auteurs, Fernand Tailhades est encore au combat.

DE LA FIN DE 1914 À 1920

  • 10 “Celle des tranchées, et d’ailleurs toute la guerre, est décrite d’une façon simple et totalement (…)

9Français et Allemands essaient alors de contourner l’adversaire par le nord, effectuant ainsi une sorte de “course à la mer”. Après la bataille d’Ypres (octobre-novembre), le front se stabilise de la Mer du Nord à la frontière suisse. Il n’en est pas de même sur le front oriental, où les Allemands continuent à avancer en Pologne. À l’ouest, ce qui est nouveau, c’est le creusement, des deux côtés, de tout un réseau de tranchées protégées par des barrages de fil de fer. Les armées se mettent à couvert. On passe de la guerre de mouvement à la guerre de position. Bombardements, sorties, tentatives d’offensive (Artois, Champagne en 1915) emportent leur contingent de victimes. Le froid, la pluie, la boue, les problèmes de ravitaillement rendent les conditions de vie inhumaines, même dans les secteurs calmes10. En montagne (les Vosges, où se trouve Fernand Tailhades jusqu’à sa blessure et sa capture), le froid peut être plus vif encore, et il faut s’adapter à la neige.

10Prisonniers en pays ennemi, Hans, Antoine et Fernand (celui-ci à partir de juillet 1915) eurent vraisemblablement des échos d’autres événements importants pour la suite de la guerre : la tentative franco-anglaise de forcer les Dardanelles et de débarquer sur la péninsule de Gallipoli (février-mai 1915) ; l’intervention de l’Italie (mai 1915) ; la guerre sous-marine. On ne sait pas comment nos trois personnages les ont perçus. Avaient-ils des informations exactes ? Mais, qui avait des informations exactes en cette période de censure et de “bourrage de crâne” ? Ils ont forcément entendu parler des gigantesques batailles de 1916, Verdun (février-mai), la Somme (juillet-novembre). On ne connaît pas leurs réactions, pas plus que devant la révolution russe (mars 1917), l’entrée en guerre des États-Unis, l’offensive française du Chemin des Dames (avril), devant la série d’attaques menées par Ludendorff en 1918 (mars-juillet) qui atteignirent à nouveau la Marne. À partir du 8 août, “jour noir de l’armée allemande dans l’histoire de cette guerre” (Ludendorff), les Alliés entamèrent leur offensive victorieuse.

11Lors de l’arrêt des combats, avec l’armistice du 11 novembre, où se trouvent nos trois personnages ? Hans travaille dans le département de l’Aude, au sein d’une petite équipe forestière formée de prisonniers, chez M. Couzinier, marchand de bois à Orsans, commune située à 25 kilomètres à vol d’oiseau de Saint-Papoul où habitent les parents d’Antoine. Celui-ci vit en France depuis son rapatriement de décembre 1915, et il occupe un emploi civil à Albi (Tarn). Fernand est encore prisonnier à Stuttgart. L’armistice va le libérer et il pourra regagner la France avant la fin de Tannée.

  • 11 François COCHET, Soldats sans armes…, op. cit., p. 94.

12Prisonnier d’un pays vaincu, Hans ne peut rentrer chez lui aussi rapidement. Il faut d’abord attendre la signature du traité de paix (Versailles, 28 juin 1919), puis sa ratification par le Sénat français (11 octobre). Le gouvernement Clemenceau fait encore traîner les choses, prétextant la réparation des dommages causés par les Allemands. Le rapatriement ne prend fin qu’en février 192011. Hans figure parmi les derniers, puisque son certificat de libération est daté du 20 février de cette année. Il retrouve alors sa fiancée Erna, mais aussi un pays amputé, un nouveau régime, de graves troubles sociaux et politiques, sans oublier une terrible inflation, toutes choses que Fernand Tailhades avait pu commencer à percevoir, à la fin de 1918.

LA CAPTIVITÉ

  • 12 Ibid., p. 68-69. Cet ouvrage donne aussi, en annexe, des extraits de la convention de La Haye de 1 (…)
  • 13 Il n’est pas question de nier que le cas se soit produit. Hans Rodewald en donne un exemple certai (…)

13Les trois soldats dont nous présentons les carnets ont vécu de longs mois en captivité en pays ennemi : Antoine Bieisse, 16 mois ; Fernand Tailhades, 41 mois ; Hans Rodewald, 66 mois. Ils font partie des 600000 Français prisonniers en Allemagne, des 350000 Allemands prisonniers en France12, qui ont souffert de l’exil, de l’humiliation de leur condition, du manque de liberté. Mais, d’un autre côté, leur nombre témoigne clairement du fait qu’on n’a pas systématiquement massacré l’ennemi vaincu13.

14François Cochet remarque à juste titre que, quel que soit le déferlement de violence de la guerre moderne, c’était la première fois, en 1914-1918, qu’existaient des accords internationaux sur le sort à réserver aux prisonniers de guerre, que ces textes, même s’ils n’ont pas été parfaitement respectés, ont servi de “garde-fou”, de “cadre de référence”. La convention de La Haye de 1907 (précédée d’un premier texte en 1899) prévoyait en effet que les prisonniers de guerre devaient “être traités avec humanité”. Pour la nourriture, le couchage et l’habillement, ils auraient les mêmes conditions que les troupes du gouvernement qui les aurait capturés, et ils seraient soumis aux lois, règlements et ordres en vigueur dans cette même armée. Ils pourraient être employés comme travailleurs (à l’exclusion des officiers) et recevraient un salaire. L’article 6 de la convention précisait : “Ces travaux ne seront pas excessifs et n’auront aucun rapport avec les opérations de guerre.”

  • 14 François COCHET, Soldats sans armes…, op. cit., p. 78-79.

15Il ne faut pas se leurrer et croire à une bonne application de la convention de 1907. Plus que de la volonté loyale de s’y conformer, on peut parler, entre France et Allemagne, de la crainte des représailles sur ses propres soldats, de la victoire du principe de réciprocité. Mais, ce principe n’était-il pas le fondement réaliste de la convention elle-même ? D’ailleurs, en pleine guerre “totale”, des négociations entre ennemis (Allemagne et Royaume Uni, France, États-Unis) eurent lieu pour préciser la convention de 1907 sur quelques aspects matériels14.

  • 15 Voir Odon ABBAL, “Santé et captivité : le traitement des prisonniers français dans les hôpitaux al (…)

16Au cours des premières semaines de la guerre, la diabolisation de l’ennemi eut pour conséquence une attitude des populations civiles très hostile aux prisonniers, aussi bien en Allemagne qu’en France. Par la suite, elles allaient s’habituer à leur présence. D’ailleurs, les cris de haine n’empêchèrent pas les soins donnés aux soldats blessés. Parmi beaucoup d’autres, Antoine, Hans et Fernand furent capturés blessés, et l’ennemi les soigna correctement15.

  • 16 Voir les carnets d’un prisonnier de guerre français qui a pu en profiter tardivement, en 1918 : Le (…)

17Des accords bilatéraux, entre ennemis, furent passés, en pleine guerre, pour organiser la libération des grands blessés, et les premiers échanges eurent lieu au début de 1915. Antoine Bieisse pensait pouvoir bénéficier d’un de ces échanges en septembre de la même année ; pour des raisons que nous ne connaissons pas, il dut attendre décembre. La Suisse proposa aussi de recevoir des blessés moins atteints, qui seraient internés sur son territoire, avec des conditions de vie plus agréables16. Les Pays-Bas également accueillirent des prisonniers de guerre dans les mêmes conditions.

  • 17 Rapports des délégués du gouvernement espagnol sur leurs visites dans les camps de prisonniers fra (…)

18Institution très liée à la Suisse, le Comité international de la Croix-Rouge eut une lourde tâche : localiser les prisonniers des deux camps et aviser les familles ; mener des enquêtes sur les lieux de détention pour connaître leurs conditions de vie ; négocier avec les gouvernements pour obtenir des améliorations. La convention de La Haye prévoyait en outre une liste de puissances protectrices, qui devaient évidemment faire partie des neutres. Ainsi, des délégués espagnols visitèrent les camps de prisonniers de guerre français en Allemagne17.

19Les carnets de nos trois auteurs sont principalement intéressants sur le moment de la capture, les soins, les premiers temps de la captivité. Ils évoquent très peu le travail des prisonniers : Antoine Bieisse dut en être dispensé à cause des séquelles de sa blessure ; Fernand Tailhades et Hans Rodewald interrompirent trop tôt leur rédaction. Mais ils y furent astreints, comme la grande majorité de leurs compagnons de captivité valides, en application de la convention de 1907.

20La rudesse de ces travaux varia selon les multiples situations, mais il semble que la principale question ait été celle de l’alimentation. À dureté de travail égale, on supporte plus difficilement son sort si on est mal nourri. Les prisonniers de guerre français souffrirent de la faim, au milieu d’une population allemande qui en souffrait aussi. Mais les colis apportaient un complément quantitatif et qualitatif. Soigneusement cachées, des nouvelles du pays arrivaient parfois dans ces colis, échappant ainsi à la censure du courrier.

  • 18 Voir Odon ABBAL, “Les prisonniers de la Grande Guerre”, dans Guerres mondiales et conflits contemp (…)
  • 19 François COCHET, Soldats sans armes…, op. cit., p. 248. Voir aussi Les carnets de captivité de C (…)

21La distribution du courrier et des colis pouvait être suspendue, l’alimentation réduite, les conditions de vie et de travail aggravées, si le gouvernement estimait que ses propres soldats prisonniers n’étaient pas correctement traités. Chaque gouvernement avait tendance à forcer la note en évoquant les souffrances de ses ressortissants. Dans ce cas, les représailles pouvaient entraîner des “représailles de représailles” ou, au contraire, amener un retour à une situation plus normale. Les prisonniers allemands avaient très peur d’être envoyés dans les colonies françaises d’Afrique. Au début de la guerre, 4500 d’entre eux furent dirigés vers le Maroc à la demande du général Lyautey, résident général de France, pour combler le manque de main-d’œuvre18. Le gouvernement allemand s’éleva contre le transfert d’Européens sous les climats africains, et contre l’humiliation ainsi infligée à ses sujets devant les Musulmans. De son côté, le gouvernement français critiquait l’alimentation insuffisante, les conditions de travail trop rudes, les punitions excessives. Que les prisonniers de guerre aient souvent détesté ceux qui les surveillaient paraît normal ; qu’ils les aient affublés de surnoms, aussi : “Tous les prisonniers du monde ont donné des surnoms à leurs gardiens”, écrit François Cochet19. Mais les poilus français donnaient aussi des surnoms aux officiers qu’ils n’aimaient guère. Ainsi, dans le régiment de Louis Barthas : le lieutenant “Gueule de Bois” ; le commandant “Quinze Grammes” ; et, encore mieux, le capitaine “le Kronprinz”.

  • 20 Grand-père de notre collègue Pierre Bonnassie, que nous remercions de nous avoir confié le carnet (…)

22La situation la plus dure et la plus dangereuse pour les prisonniers de guerre semble avoir été celle du travail pour l’armée ennemie, à proximité du front, à portée des bombardement amis. On peut lire, par exemple, dans le carnet du sergent Léon Bonnassie20 :

15 février 1917. Travaux de tranchées à 2 km des premières lignes. Deux obus éclatent à 80 m des travailleurs. […] 17 février. Corvée de planches à une ferme en bas du village de Montfaucon. Trois obus sont tirés sur nous. Nous en sommes quittes avec la peur. Corvée de Malancourt aux premières lignes, un tué : Richard, caporal. Ce malheureux reçoit une balle en pleine poitrine et s’affale sur le terrain. Le dégel se fait sentir, le camp est complètement dans la boue. […] 20 février. Corvée aux tranchées d’artillerie. Au retour, quelques obus sont tirés sur nous. Arrivés à la route de Montfaucon à Malancourt, un obus tombe en plein sur un attelage. Conducteur et chevaux, tout est tué. [… ] 8 mars. Le grand froid persiste, bourrasques de neige. Hauteur de la couche : 0,50 m. Corvée de sape. La corvée de Malancourt est prise sous le feu de la mitrailleuse. La sentinelle allemande tuée. […] 14 mars. Corvée de sape. On meurt littéralement de faim. Le sous-off allemand de service nous refuse impitoyablement un peu de soupe. […] 18 mars. Corvée à Malancourt. Transport de torpilles aux premières tranchées. La corvée est prise sous le bombardement. […] 27 mars. Journée douloureuse. Corvée de fortifications aux premières lignes de Malancourt. Au retour, comme le détachement gravissait la route qui conduit de Malancourt à Montfaucon, le groupe, composé de 80 travailleurs, est aperçu des observateurs français. Une rafale de marmites s’abat sur nous. Deux obus tombent sur le groupe. Affolement général. Cris de détresse des blessés restés sur place. Le rassemblement s’effectue de nouveau. Sur la route, spectacle tragique. Douze morts, seize blessés gisent sur le terrain. Des ambulances arrivent peu après enlever morts et blessés. Les uns sont transportés à l’hôpital et les autres au cimetière de Cierges.

23Nous avons tenu à donner ici des extraits de ce témoignage pour bien rappeler que la situation de prisonnier n’avait rien d’idyllique, et que les traitements inhumains ont incontestablement existé. D’un autre côté, ne retenir que ces derniers serait aussi une vision partielle. En fait, la diversité des situations fut très grande.

  • 21 Louis Lapeyre était tonnelier à Peyriac-Minervois (Aude), comme Louis Barthas, et le connaissait t (…)

24Pour terminer cette présentation sur une évocation du jour qui suscita tous les espoirs, citons un autre carnet de prisonnier, celui de Louis Lapeyre21 qui, capturé le 1er novembre 1918, se trouve encore en Belgique, au milieu de la retraite de l’armée allemande :

11 novembre 1918. Nos gardiens nous amènent sur la place de la gare, face au couvent de la ville. Le comité de la ville nous apporte, dans de grands récipients, de la bonne

  • 22 Lecture incertaine du numéro du régiment sur le manuscrit.

25soupe et du café fumant. On se restaure à discrétion grâce à la généreuse hospitalité de ces bons habitants. Vers 4 heures du soir, passe devant nous le 21e régiment d’infanterie bavaroise22, revenant des tranchées. Tous les soldats chantent ; la musique de leur régiment joue. Les officiers ont arraché leurs galons de sur leurs épaules. Les soldats portent leur fusil crosse en l’air et nous font comprendre qu’ils sont tout joyeux que la guerre ait pris fin. Belges, Boches et Français, tout ce monde fraternise en ce moment tellement la joie est grande parmi tous.

Notes

1 Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, Maspero, 1978 ; édition de poche, Paris, La Découverte, 1997, avec une postface nouvelle par Rémy CAZALS, qui présente les réactions de la presse, des historiens et des anciens de 14-18. Mon père, Anselme Cazals, a lu le livre de Barthas. Il m’a dit alors : “Ton grand-père ne parlait jamais de la guerre. Une seule fois, il a raconté et il a tout dit. C’est exactement ce qu’a écrit Louis Barthas.”

2 Dominique RICHERT, Beste Gelegenheit zum Sterben, Munich, Knesebeck & Schuler, 1989 ; traduction française par Marc SCHUBLIN : Cahiers d’un survivant. Un soldat dans l’Europe en guerre, 1914-1918, Strasbourg, La Nuée bleue, 1994.

3 “Deux fantassins de la Grande Guerre : Louis Barthas et Dominique Richert”, Actes du colloque La Grande Guerre 1914-1918, 80 ans d’historiographie et de représentations, Montpellier, 1998 [à paraître].

4 On peut voir, entre autres, la thèse d’Odon ABBAL, Les prisonniers de guerre 1914-1918 : prisonniers du Gard et de l’Hérault, Montpellier, 1984 [reprise sous le titre Soldats oubliés. Les prisonniers de guerre français, Éditions Études et communications, 2001] ; les livres d’Annette BECKER, Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre. Populations occupées, déportés civils, prisonniers de guerre, Noêsis, 1998, et de François COCHET, Soldats sans armes. La captivité de guerre : une approche culturelle, Bruxelles, Bruylant, 1998 ; pour l’Italie : Giovanna PROCACCI, Soldati e prigionieri nella Grande Guerra, Roma, Riumiti, 1993 [réédité par Bollati Boringhieri, Turin, 2000] ; les Actes du colloque de Moscou de 1997 : La captivité et les prisonniers de guerre : Aspects politiques, sociaux et psychologiques de l’histoire de la Première Guerre mondiale [à paraître]. Journal d’un prisonnier français resté du 18 octobre 1914 au 4 juin 1918 au camp de Merseburg en Allemagne : Les carnets de captivité de Charles Gueugnier, 1914-1918, présentés par Nicole DABERNAT-POITEVIN, Toulouse, Accord édition, 1998.

5 Jean-Jacques BECKER, 1914, comment les Français sont entrés dans la guerre, contribution à l’étude de l’opinion publique, printemps-été 1914, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1977. La source la plus intéressante est constituée par les notes prises par les instituteurs de centaines de villages sur l’attitude de la population lors de la mobilisation et du départ pour le front. Une étude plus modeste, menée sur ce type de sources dans le département de l’Aude aboutit exactement aux mêmes conclusions : La Vie des Audois en 14-18, Archives de l’Aude, 1984.

6 Voir les articles de John HORNE, “Les mains coupées : atrocités allemandes et opinion française en 1914”, et d’Alan KRAMER, “Les atrocités allemandes : mythologie populaire, propagande et manipulation dans l’armée allemande”, dans Guerres mondiales et conflits contemporains, no 171, juillet 1993, p. 29-68. Les deux historiens préparent un livre sur la question, à paraître en Angleterre. De John HORNE, voir également “L’invasion de 1914 dans la mémoire (France, Grande-Bretagne, Belgique, Allemagne)”, dans Traces de 14-18, Actes du colloque international de Carcassonne, Éditions “Les Audois”, 1997, p. 115-126.

7 Voir les exemples cités par Jean Norton CRU, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 il 1928, Paris, Les Étincelles, 1929 [réimpr. : Presses Universitaires de Nancy, 1993], p. 90 et 255.

8 Jusque dans les campagnes ariégeoises : “On raconte que des femmes allemandes parcourent les villages en autos et distribuent aux enfants des bonbons empoisonnés”, Marie ESCHOLIER, Les saisons du vent. Journal Août 1914 – Mai 1915, Carcassonne, GARAE, 1986, p. 21-22. Nombreux autres exemples un peu partout.

9 Chiffre donné par Anthony LIVESEY, The Viking Atlas of World War I, Penguin Books, 1994 ; traduction française : Atlas de la Première Guerre mondiale, Éditions Autrement, 1996, p. 35. À consulter également pour les cartes générales des opérations.

10 “Celle des tranchées, et d’ailleurs toute la guerre, est décrite d’une façon simple et totalement vraie par Louis Barthas, tonnelier. Ce livre est une merveille, c’est une véritable fresque de 14 à 18 par un poilu qui l’a vécue. Ce livre est tellement beau et tellement vrai que j’ai pleuré à plusieurs reprises en le lisant.” Lettre d’Auguste Bastide, ancien combattant de 14-18, reproduite dans Les carnets de guerre de Louis Barthas, édition de poche de 1997, op. cit., p. 557. On se référera à cet ouvrage, ainsi qu’à celui de Dominique RICHERT, op. cit.

11 François COCHET, Soldats sans armes…, op. cit., p. 94.

12 Ibid., p. 68-69. Cet ouvrage donne aussi, en annexe, des extraits de la convention de La Haye de 1907.

13 Il n’est pas question de nier que le cas se soit produit. Hans Rodewald en donne un exemple certain. Le cas du capitaine d’Antoine Bieisse est différent. Il a été tué parce que, blessé lui-même et rendu fou par la souffrance, il avait tiré sur une patrouille allemande qui venait reconnaître les blessés. Antoine Bieisse et ses camarades, pourtant couchés à quelques mètres, ont eu la vie sauve.

14 François COCHET, Soldats sans armes…, op. cit., p. 78-79.

15 Voir Odon ABBAL, “Santé et captivité : le traitement des prisonniers français dans les hôpitaux allemands au cours du premier conflit mondial”, dans Forces armées et sociétés, Montpellier, Université Paul Valéry, 1985.

16 Voir les carnets d’un prisonnier de guerre français qui a pu en profiter tardivement, en 1918 : Les carnets de captivité de Charles Gueugnier, op. cit.

17 Rapports des délégués du gouvernement espagnol sur leurs visites dans les camps de prisonniers français en Allemagne, 1914-1918, Paris, Hachette, 1918.

18 Voir Odon ABBAL, “Les prisonniers de la Grande Guerre”, dans Guerres mondiales et conflits contemporains, no 147, juillet 1987.

19 François COCHET, Soldats sans armes…, op. cit., p. 248. Voir aussi Les carnets de captivité de Charles Gueugnier, op. cit.

20 Grand-père de notre collègue Pierre Bonnassie, que nous remercions de nous avoir confié le carnet original. Léon Bonnassie était avant la guerre instituteur dans le département du Lot. Il avait été capturé lors de l’attaque du 9 mai 1915 en Artois, décrite par Louis Barthas, dans l’ouvrage déjà cité, p. 96-97.

21 Louis Lapeyre était tonnelier à Peyriac-Minervois (Aude), comme Louis Barthas, et le connaissait très bien.

22 Lecture incertaine du numéro du régiment sur le manuscrit.

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