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HISTOIRE

L’incorporation de force expliquée en Normandie

Nicolas ROQUEJEOFFREIntervention de l’historien Nicolas Mengus sur les incorporés de force.  Photo DNA /NR

Faire connaître le terrible destin des incorporés de force. C’est le défi relevé par deux associations normandes qui organisent, ces mardi et mercredi, au Mémorial de Caen, un colloque sur le sujet.

Marlène Estrade est née en Moselle. Ses grands-parents maternels étaient originaires d’Alsace tout comme sa grand-mère paternelle. Deux de ses oncles ont été incorporés de force. L’un dans la Kriegsmarine et l’autre dans la Wehrmacht. Ce dernier a été fait prisonnier par les Soviétiques et a terminé sa guerre à Tambov. « De leur guerre, ils n’en parlaient pas. Un jour, alors que j’expliquais à l’un d’eux que j’apprenais le russe, il a commencé à sortir quelques expressions dans cette langue ! Et puis il m’a dit qu’il avait fait un stage en Russie… » Marlène n’en saura pas beaucoup plus sur le parcours de ses oncles. « Et quand j’ai évoqué le sujet avec mes cousins, ils m’ont dit qu’ils n’en parlaient jamais en famille. »

Celle qui vit en Normandie depuis plusieurs années s’est plongée dans l’histoire familiale. Puis est venue l’idée de partager cette mémoire. « Souvent, de l’Alsace pendant la guerre, les gens ne retiennent que le procès de Bordeaux », souligne-t-elle. Ce constat l’a poussée, avec Jean-Pierre Thiry, tous deux membres de l’association Les Amis du mémorial de Caen, à réfléchir sur une conférence dédiée à l’Alsace durant la dernière guerre. C’était il y a plus de deux ans. D’une conférence de deux heures, on est passé à un colloque de deux jours avec douze intervenants – historiens, chercheurs, journalistes, universitaires… – abordant tous les sujets sur l’incorporation de force (l’annexion, la Résistance, les veuves et orphelins, l’aide des Normands, les « non rentrés », etc.).

Symboliquement, ces rencontres se tiennent au Mémorial de Caen (630 000 visiteurs par an sur trois sites). « J’attendais depuis longtemps ces deux jours qui nous permettent de révéler la complexité de l’Histoire », souligne Stéphane Grimaldi, directeur général du Mémorial. « Peu de mémoire est plus complexe que celle des Malgré-nous. Ce n’est pas une mémoire française et c’est une faute », ajoute celui qui fait le parallèle avec le drame vécu par les Normands et qui passe sous les radars des livres d’histoire. « On a le sentiment qu’il ne s’est rien passé entre le 6 juin 1944 et la libération de Paris, le 15 août. Or, la bataille de Normandie, qui va durer 100 jours, c’est 20 000 morts, sûrement 60 000 blessés, des villes et villages rasés. Le Débarquement occulte cette mémoire. »

« Exporter » l’histoire de l’incorporation en Normandie était une nécessité, assure Jean-Pierre Thiry dont l’un des grands-pères est né près de Thionville. « Il s’agit d’un drame français et pas que régional. Nous sommes ici pour briser le mur du silence. » « C’est une page méconnue et incomprise », enchaîne Jean-François Morlay, président de l’association des Amis du mémorial pour qui la question de la transmission, avec le départ des derniers incorporés, se pose clairement. « Même certains jeunes Alsaciens ne connaissent pas cette histoire. »

Bernard Linder confirme. Adjoint au maire de Waldolwisheim, commune située à côté de Saverne et jumelée avec celle de Thaon (Calvados) depuis 2014, il s’implique avec son épouse dans ce devoir de mémoire qu’il estime essentiel. Il accompagne ainsi chaque année des classes de CM2 en Normandie où les enfants découvrent les lieux historiques et notamment le cimetière militaire allemand de La Cambe où reposent plusieurs Alsaciens. « On fleurit les tombes et on chante La Marseillaise  », dit l’élu. Deux, trois semaines après le voyage, il réunit les enfants et leurs familles pour une conférence sur l’incorporation de force. « Cela pousse certains à faire des recherches dans leur famille. »

Cette amitié entre Waldolwisheim et Thaon est née grâce à l’entremise de la Snifam (solidarité normande avec les incorporés de force d’Alsace et de Moselle) et de Jean Bézard, son fondateur. Avec sa compagne, Nicole Aubert, il recueille depuis plus d’une décennie les témoignages précieux des anciens combattants alsaciens et des Normands qui ont pu croiser des incorporés de force et les sauver d’une mort certaine. Ils ont ainsi recensé quelque 200 évasions d’Alsaciens et de Mosellans sur les quelque 1200 incorporés présents durant la bataille de Normandie. Au moins 300 y ont perdu la vie.