Etude Le patriotisme, face à la mort, est une utopie  Haine contre les responsables de la guerre,les gradés. Sévices

ETUDE REALISEE PAR ULRICH RICHERT

Recencement  d'extrait  qui traite du "patriotisme, de la haine contre les responsables de la guerre, les gradés "

– extrait des cahiers d'un survivant : page  24  – Le lieutenant Vogel cria "En avant" …

Un certain lieutenant Vogel, un homme renfrogné, laid, à la voix rauque, commandait notre compagnie depuis la mort de notre capitaine. Il marchait seul en tête. A l'entrée du village, des patrouilles de reconnaissance  nous informèrent que, sur la hauteur, à gauche du village, presque dans notre dos, se trouvait l'infanterie française qui reculait. Nous avons remonté tout le village au pas de gymnastique et avons occupé une pépinière entourée d'un haut mur. Les Français qui, à environ quatre cents mètres de là, s'approchaient de nos positions, furent soudain pris sous un feu terrifiant. Beaucoup s'effondrèrent, d'autres se jetèrent par terre et ripostèrent.Mais ils ne pouvaient pas nous atteindre, à cause du mur qui nous protégeait. Alors quelques-uns, puis d'autres, de plus en plus nombreux, se levèrent, tenant leur fusilla crosse en l'air, signifiant qu'ils voulaient se rendre. Nous avons cessé le feu. A cet instant, quelques Français tentèrent de s'enfuir. Ils furent abattus. Mes bras tremblaient. Je ne pouvais pas me résigner à leur tirer dessus. « En avant, marche, marche! cria le lieutenant Vogel, on va capturer le reste de la bande. » Tous escaladèrent le mur, allant à la rencontre des Français. Ceux-ci ne tiraient plus. Un sifflement se fit soudain entendre de l'arrière, boum! Une grosse mine explosa au-dessus de nous. D'autres suivirent. Plusieurs hommes s'effondrèrent, foudroyés. A présent tout le monde voulait battre en retraite pour chercher un abri; c'était notre propre artillerie qui nous tirait dessus, et c'était particulièrement révoltant. Le lieutenant Vogel criait: En avant! Comme quelques soldats tergiversaient, il en abattit quatre sans hésiter; deux furent tués, deux blessés. Un des blessés était Sand, un de mes meilleurs camarades. [Le lieutenant Vogel fut abattu deux mois plus tard, par ses propres hommes, dans le nord de la France.]
– extrait des cahiers d'un survivant : page 55  – Une fois Je fus affecté …

Une fois, je fus affecté à la garde d'honneur d'un prince de Hohenzollern qui habitait dans un château. Pour ces oiseaux-là, la guerre était agréable! Ils se placardaient des tas de
décorations sur la poitrine sans jamais entendre siffier la moindre balle, ils mangeaient, buvaient à profusion, et couraient les filles. En plus, ils touchaient un salaire élevé, alors que le
simple soldat menait une vie de chien pour cinquante pfennigs de solde    
– extrait des cahiers d'un survivant : page 67 Il nous dit que nous….

Il nous dit que nous étions envoyés dans les Carpathes et que nous allions, unis avec nos camarades autrichiens, chasser les Russes d'Autriche. Je me dis en moi-même que c'était
facile à dire lorsqu'on était planqué loin du front. _. 

– extrait des cahiers d'un survivant : page 64  – Un soir, le service fini …
Un soir, le service fini, on se retrouva à quelques Alsaciens autour d'une table. C'étaient tous de jeunes soldats, qui n'avaient pas encore connu le feu. Ils me demandèrent de raconter quelques-uns des épisodes que j'avais vécus. Je leur racontai, entre autres, les événements du 26 août, l'ordre du général Stenger de ne pas faire de prisonniers français et de les tuer tous; je leur dis aussi comment j'avais vu des blessés français se faire tuer, etc. Tout d'un coup, le secrétaire de la compagnie entra dans la salle et cria: «Richert doit se présenter au secrétariat! » Je ne savais pas pourquoi, mais j'allais très vite comprendre.

L'adjudant de compagnie me reçut en disant: «Alors, il paraît que vous savez raconter de belles histoires? Qu'est-ce que vous venez de raconter aux hommes ?» Je lui répondis que je leur avais parlé de ce que j'avais vécu à la guerre. Il commença alors à me prendre à partie: «Quoi, vous voulez dire qu'un général allemand aurait donné l'ordre d'achever des blessés français !Je lui dis: «Mon adjudant, cet ordre a été effectivement donné au niveau de la brigade, le 26 août 1914, et le général Stenger commandait notre brigade. » L'adjudant se mit alors à hurler: « Retirez tout de suite cette affirmation, ou bien vous en subirez les conséquences !» Je lui répondis ;« Je ne peux pas retirer mon affirmation, puisqu'elle repose sur la pure vérité. » «Très bien, disparaissez, on va s'occuper de vous !» hurla alors le sous officier. Et je partis.

– extrait des cahiers d'un survivant : page 82  – Espèce de sâle rustre, insolent hurla le capitaine ..
<< Espèce de sale rustre insolent! hurla le capitaine, je vous punis de cinq jours d’arrêt de rigueur pour avoir menti sciemment é un supérieur ! » J e voulais dire au capitaine qu’i] devait bien y avoir une vingtaine d’hommes m’ayant entendu , demander l’autorisation au sous-ofiicier Will._A peine avais-je ouvert la bouche qu’il leva sa cravache et cria: <<Voulez-vous   fermer votre gueule l- J'éclatai de rage, mais j'étais complètement impuissant- C'était la première punition que je recevais en presque deux ans de service.

– extrait des cahiers d'un survivant : page 84  – J'allais être ligoté d'ici une demi heure …        
Vers quatre heures de l'après-midi, un sous-officier vint me trouver, m'annonçant que j'allais être ligoté d'ici une demi-heure au pommier qui se trouvait dans la cour de la ferme. Je devais procurer moi-même la corde. La rage que je ressentis m'aurait fait démolir le monde entier. Comme la demi-heure était presque passée, je pris dans mon sac le cordon de nettoyage du fusil, et voulus aller me présenter au sous-officier. Juste à ce moment-là, des soldats coururent à travers le village, criant: «Préparez-vous, on repart! » Tout le monde se douta bien qu'un choc avec les Russes s'annonçait; mais pour ma part, je fus comme délivré d'un grand poids; j'avais encore échappé à la honte que représentait le fait d'être ainsi attaché.

– extrait des cahiers d'un survivant : page 97  – Puis on nous lut quelques articles du règlement 
Puis on nous lut quelques articles de règlement de campagne, qui tous se terminaient par: Sera passible de forteresse … Sera passible de la peine de mort … Rien que des punitions et toujours des punitions. On ne procédait à la lecture de ces articles que pour mieux faire sentir aux soldats leur impuissance et leur insignifiance face à leurs supérieurs. Puis on dut former une ligne dans un chemin creux, à intervalles d'un mètre, et nous enterrer. 

– extrait des cahiers d'un survivant : page 114 – On dut former les rangs et marcher..

On dut former les rangs et marcher au pas de parade devant quelques généraux autrichiens. Il ne manquait plus que ça ! Avec nos vieux os fatigués! Je dus même me mettre sur le côté droit, côté généraux, parce que, en tant que soldat de l'active, j'avais appris à marcher au pas de l'oie durant mes classes. Une musique autrichienne régimentaire donna le rythme. «Au pas, en avant, marche !» Les jambes ne devaient monter que trente pas avant les généraux. Quandje vis les faces de ces deux barriques bedonnantes, couvertes de décorations, qui regardaient d'un air glacial notre défilé, je fus pris d'une telle rage qu'il me fut impossible de marcher au pas de l'oie. Un adjudant qui se tenait derrière moi en tête du 3"peloton me demanda pourquoi je n'avais pas marché. «J'étais trop fatigué », lui répondis-je. «Vous avez bien raison, me dit-il, on n'a pas besoin de ces idioties en temps de guerre. »

– extrait des cahiers d'un survivant : page 159 – Parfois j'étais si abandonné …     

Parfois, quand j'étais si abandonné dans la nuit froide, je me demandais pourquoi et pour qui je me trouvais ici. L'amour de la patrie ou des choses semblables, de toute façon, il n'yen avait pas de trace, chez nous Alsaciens. Sou vent, j'étais pris d'une terrible fureur quand j'imaginais la vie agréable que menaient les vrais auteurs de cette guerre. D'ailleurs, je nourrissais une rage secrète contre les officiers, à partir du grade de lieutenant, qui étaient mieux nourris, mieux logés que nous et qui en plus recevaient une paye rondelette, tandis que le pauvre soldat devait supporter les misères de la guerre pour « la patrie et pas pour l'argent, hourra, hourra, hourra! » comme dit une  chanson militaire. A part cela, on n'avait pas à avoir d'opinion personnelle face aux officiers. De toute façon, on n'avait rien à dire; il n'y avait qu'à obéir aveuglément. 

– extrait des cahiers d'un survivant : page  176 – Près de ce domaine 

Près de ce domaine se trouvait un verger. Je n'en avais jamais vu un aussi grand ni aussi beau. Les arbres étaient chargés à craquer des plus nobles sortes de pommes et de poires. Les qualités précoces étaient presque mûres. Il nous était très sévèrement défendu de pénétrer dans le verger pour y cueillir des fruits; ceux-ci étaient réservés à la table des officiers. Bien sûr, ces messieurs, en plus de leurs traitements élevés et d'un meilleur ravitaillement, se devaient d'avoir des fruits pour le dessert! Au simple soldat, il ne restait rien d'autre que d'avoir faim, de crier « hourra », de se faire torturer par les poux et de se faire tirer comme un lapin pour la patrie passionnément aimée. Pour cela, en plus de la nourriture et des vêtements, nous recevions encore cinquante-trois pfennigs de solde par jour. N'était-ce pas magnifique? Et pour le gîte, on se couchait simplement sur le dos, en se couvrant de son ventre. Eh oui,« la vie de soldat est merveilleuse", avais-je entendu chanter, jadis …

– extrait des cahiers d'un survivant : page 185 – Le Commandant était en train de déjeuner ..

. Le commandant était en train de déjeuner. Ici, on ne voyait pas grand-chose des pénuries de la guerre. « Que voulez-vous ?» me demanda-t-il peu aimablement. «Monsieur le commandant, je viens du front, en permission, et voudrais demander un uniforme neuf ici, auprès du bataillon de réserve de mon régiment.» Le major m'examina et déclara que chez moi, en permission, j'avais le droit de porter des vêtements civils. Je répondis: «Mon commandant, je ne puis que porter l'uniforme. Mon pays d'origine se trouve dans la partie de l'Alsace occupée par les Français et, de ce fait, je ne puis m'y rendre. »

– extrait des cahiers d'un survivant : page 232 – C'était le Général Von Adams 
Puis, le général de division arriva, à cheval: c'était le général von Adams, un homme au visage désagréable, unanimement haï à cause de son manque de scrupules et de sa brutalité: «Garde à vous, regardez à droite! » Tout le monde devait regarder ce bonhomme. «Bonjour, les enfants}. dit-il pour nous saluer. Je pensai: «Maudit massacreur, tu oses nous appeler tes enfants, alors que beaucoup sont morts inutilement sous tes ordres et à cause de ta brutalité de gredin stipendié.» Suivit une allocution toute ruisselante de nationalisme, de militarisme, de mort héroïque. «Même si nous n'avons pas atteint le but de notre offensive, nous avons montré aux Britanniques ce que le courage et l'enthousiasme allemands pouvaient faire." En réalité, il n'y avait jamais trace de courage. La peur de la mort dépasse tous les autres sentiments et seul l'effroyable contrainte pousse le soldat en avant.

– extrait des cahiers d'un survivant : page 236 – Notre Chef de compagnie estima nécessaire ..
Notre chef de compagnie estima nécessaire de se faire creuser un abri plus confortable. Nous devions, à partir du trou, descendre quatre ou cinq marches, puis creuser une espèce de four où il entendait habiter. J'aurais aimé taper sur la tête de ce gredin avec ma pelle. Il ne se souciait pas de savoir si nous avions une protection. Il ne demandait qu'à protéger sa précieuse personne. Je dis: « Monlieutenant, à mon avis, c'est impossible de creuser de jour, parce qu'on risque d'attirer les tirs de l'artillerie anglaise. »

– extrait des cahiers d'un survivant : page 243 – Le jeune Berlinois dit à son adjudant ..
Le jeune Berlinois dit à son adjudant que ce n'était pas encore son tour et qu'il n'irait à l'avant qu'à ce moment-là. En fait, il avait parfaitement raison. Mais il semblait avoir oublié qu'il était un outil sans volonté du militarisme prussien. « Ainsi, vous refusez d'obéir à mon ordre », dit l'adjudant. « J'obéirai, quand ce sera de nouveau mon tour -. répondit le soldat. Il dit la même chose au chef de compagnie. Rapport fut transmis plus haut. Le conseil de guerre de la division se réunit et condamna le pauvre jeune homme à être fusillé, pour refus d'obéissance devant l'ennemi. La sentence fut exécutée le lendemain. Ce pauvre jeune homme avait été fusillé pour l'exemple et pour nous intimider, car nos chefs avaient remarqué que les soldats n'obéissaient plus aux ordres qu'à contrecoeur.

– extrait des cahiers d'un survivant : page 248  – J'avais lu un jour

J'avais lu un jour que nos soldats mouraient pour la patrie le sourire aux lèvres. Quel mensonge impudent! A qui viendrait l'envie de sourire face il une mort si atroce? Tous ceux qui inventent ou écrivent des choses pareilles, il faudrait tout simplement les envoyer en première ligne. Là ils verraient vite quelles balivernes ils ont lancé en pâture au public. L'inhumation de tous ces pauvres garçons devait avoir lieu dans l'après-midi. Vingt hommes de ma compagnie furent désignés pour y assister. 

– extrait des cahiers d'un survivant : page 258   – L'adjudant était assis à une petite table ..
L'adjudant était assis à une petite table; ce gaillard n'avait pas encore vingt ans. Sans me presser, je me débarrassai de mon sac, défis mon ceinturon et dis que j'étais là pour remplacer le sous-officier Peters. Je vis qu'il n'appréciait pas tellement ma désinvolture. Il aurait préféré que je me présente de façon réglementaire, au garde-à-vous. Il me demanda mon nom et ajouta: «Il me semble qu'il y a peu de discipline ici.. Je lui répondis simplement: «Ce n'est pas nécessaire. A la compagnie, on a entre nous des relations aussi amicales que possible, à quelques exceptions près. Amon avis, il n'est pas nécessaire de faire sentir aux subordonnés sa supériorité. » L'adjudant répliqua qu'il n'avait pas l'habitude de cela et qu'en tant que supérieur il fallait toujours se faire respecter. «Avec vos idées, monsieur l'adjudant, vous allez bientôt vous faire haïr par vos subordonnés, au lieu d'être respecté. Et dans certaines circonstances, votre vie peut en dépendre l. «Et comment ça ?» dit-il, étonné: «Admettons qu'un jour, au cours d'un affrontement, vous soyez gravement blessé et que vous restiez au sol. Si vous êtes aimé, vos subordonnés ne vous abandonneront certainement pas sur place. Mais si vous êtes détesté, personne ne prendra le risque de vous sauver, et finalement vous aurez une mort misérable. Vous n'aviez encore jamais été en première ligne?» «Non, dit-il. J'ai un an de service, toujours en garnison, jusqu'à maintenant. Je dois séjourner à présent plusieurs semaines au front; après, je vais revenir à l'arrière pour suivre un cours d'officier et devenir lieutenant.» «Voyez-vous, mon adjudant, c'est là à mon avis la plus grande erreur de l'armée allemande. Il suffit d'avoir un an de service pour devenir lieutenant, même si on ne connaît presque rien aux choses militaires. Même ceux qui ont dix ou douze ans de service à la caserne et qui sont partis à la guerre depuis quatre ans ne peuvent devenir officiers. Ils seraient pourtant bien plus capables de commander une compagnie que tous les officiers volontaires réunis !» Le jeune adjudant fut bien obligé d'en convenir. J'eus cependant l'impression qu'il se sentait offensé.

– extrait des cahiers d'un survivant : page269   – Ici c'était comme chez les Allemands

Ici, c'était comme chez les Allemands: plus le salaire est gros et plus on est loin derrière et plus on est planqué. Le bureau du général de division se trouvait dans un grand baraquement. 

– extrait des cahiers d'un survivant : page 271    – Te souviens tu du 26 aout 19l4
«Te souviens-tu du 26 août 1914'l » «Oui », lui dis-je. Je lui racontai que cejour-là le général de brigade Stenger avait donné l'ordre de ne pas faire de prisonniers et de tuer tous les Français, blessés ou non. Et que j'avais vu de mes yeux plusieurs blessés être tués par balles ou à coups de baïonnette comme des bêtes. Je lui dis que dans l'opération, j'avais défendu un Français et lui avais sauvé la vie. «Peux-tu confirmer par serment ce que tu viens de dire ?» «Oui», lui répondis-je. L'officier me questionna sur tout: où j'avais été au front depuis le début de la guerre et ce que j'avais vécu.

– extrait des cahiers d'un survivant : page273 – Il me raconta que dans notre Division ..
Il me raconta que, dans notre division, il n'y avait plus un seul Alsacien en première ligne, car on ne leur faisait plus du tout confiance. De plus, un ordre de la division avait été lu selon lequel Richert, Beck et Pfaff étaient condamnés à mort pour désertion. Décidément, tout est à l'envers en temps de guerre. Parce que nous ne voulions pas tuer et aussi parce que nous ne voulions pas être tués, on a été condamnés à mort. Mais un vieux proverbe dit bien qu'on ne pend pas un coupable avant de l'avoir attrapé. Pour un condamné à mort, je passais du
bon temps! Cependant,j'enrageais à l'idée que quelques officiers bien payés et qui, peut-être, n'avaient jamais été au feu, avaient pouvoir de vie et de mort sur de pauvres soldats qui avaient supporté quatre ans de misères et voulaient simplement sauver leur pauvre peau. En fait, est-ce que ces individus qui lançaient des attaques meurtrières et qui avaient des quantités de morts sur la conscience n'auraient pas mérité mille morts?

– extrait des cahiers d'un survivant : page 278     – Et Lorsque je lui racontais
et lorsque je lui racontai que j'avais commencé la guerre avec le 112' régiment, il me questionna au sujet des événements de 26 août 1914, surtout pour ce qui était de l'ordre du général Stenger de tuer tous les soldats français qui nous tombaient sous la main. Je répétai ce que j'avais déjà dit lors des autres interrogatoires. Puis Firmin Kloetzlen me dit que si je voulais devenir gendarme, il ferait le nécessaire pour m'envoyer immédiatement au dépôt de gendarmerie de Lure.

– extrait des cahiers d'un survivant : page 281   – C'est ce jour là que nous avons appris ..
C'est cejour-là que nous avons appris que le kaiser avait filé en Hollande. Dès qu'il y a un peu de danger, ce genre de lascar abandonne tout et décampe, tandis que nous autres, nous avions passé quatre ans de misère parmi les morts, pour rien et trois fois rien. Que dit encore le vieux proverbe? « On prend les petits et on laisse filer les gros » ..
 

Préservation miraculeuse

    Description de scènes d'horreur de la guerre
15 – Au bord de la route…        

Au bord de la route gisait le premier mort, un dragon français qui avait reçu un coup de lance en plein cœur. Une vision horrible; la poitrine sanglante, les yeux vitreux, la bouche ouverte et les mains crispées. Sans un mot, la colonne passa devant le cadavre.
22   – Beauc0upde nos morts étaient horribles à voir..
Beaucoup de nos morts étaient horribles à voir, certains couchés sur la face, d'autres sur le dos; du sang, des mains crispées, des yeux vitreux, des visages torturés. Un grand nombre tenaient leurs doigts crispés sur leur arme, d'autres avaient les mains pleines de terre ou d'herbe qu'ils avaient arrachée en luttant contre la mort.

26 Tout à côté de moi, un soldat eut son bras arraché, un autre eut le cou

à demi sectionné. Il s'écroula, gloussa plusieurs fois; le sang jaillit de sa

bouche, il était mort.

32, un sous-officier

m'envoya chercher de l'eau, muni de quelques récipients. J'en trouvai dans

un vallon situé derrière notre position, dans un fossé au bord de la route.

J'en bus aussitôt quatre gobelets, puis remplis mes marmites. Après avoir

bu, il me sembla que l'eau avait un goût bizarre, mais je mis ça sur le compte

du débit qui n'était pas rapide. En faisant quelques pas le long du ruisseau,

une puanteur horrible me monta aux narines. Près d'un bosquet de saules,

je vis alors dans l'eau un cadavre français en décomposition. Son crâne avait

été déchiré par un éclat d'obus et émergeait, tout recouvert d'asticots. Et moi

qui avais bu l'eau dans laquelle avait baigné ce cadavre! Un sentiment de

répulsion terrible me gagna et je vomis à plusieurs reprises. Puis je vidai les

marmites, pour les remplir à nouveau, plus haut, avec de l'eau propre, que

les soldats, à mon retour, burent avec avidité.

34

Un         34

obus explosa à trois mètres de moi. Sans réfléchir, je me jetai au sol, me

protégeant le visage de mon bras gauche. La fumée me submergea et les

projections de terre me frappèrent. Un éclat arracha la crosse de mon fusil,

à hauteur de la culasse. Je m'en sortis miraculeusement indemne. Mes deux

voisins étaient morts.

34-1 Une balle fit une profonde entaille dans le bois de

mon arme, juste derrière la main.

34-2 «Eh, Richert! Regarde ce que fait le grenadier.» Je

me soulevai un peu pour m'en assurer; il me tournait le dos, recroquevillé

dans le sillon, la tête fléchie et la pelle entre les mains; mais il ne bougeait

plus. J'appelai: «Eh, camarade !» Mais il restait inerte. Je me glissai alors

vers lui et le secouai un peu. Il tomba sur le côté et poussa un gémissement.

Une balle lui avait fait un trou dans la tête, au-dessus de l'oreille, d'où

sortait sa cervelle.

42 Les corps déchiquetés offraient un horrible spectacle. Un de mes

bons camarades, Kramer, avait le ventre déchiré et ses intestins pendaient

à 1'extérieur. Il me pria, me supplia de 1'achever, car il ne pouvait plus

supporter la douleur. Il me fut impossible de lui obéir, avec la meilleure

volonté. Le médecin du bataillon arriva alors, pansa d'abord le capitaine qui

avait le pied arraché; puis il ausculta Kramer, remit les intestins en place,

cousut la plaie, et nous donna l'ordre d'évacuer le blessé.

49

Alors que le tir faiblissait un peu, je vis qu'un des jeunes

soldats, qui occupait avec deux autres le trou voisin, regardait prudemment

en direction des Anglais. Je lui criai de se baisser, il obéit. Mais sa curiosité

l'emporta. Au bout de quelque temps, il voulut jeter un nouveau coup d'oeil.

A peine sa tête fut-elle visible qu'il fut atteint en plein front et s'écroula,

mort. Les deux camarades cherchèrent alors à se débarrasser de son corps

car il n'y avait guère de place dans le trou. Ce faisant, un des deux se

redressa un peu trop et fut touché dans le dos. Il retomba mort dans le trou

et le cadavre de l'autre s'affala sur lui. Il y avait à présent deux morts et un

vivant dans le trou.

47 De là, on devait, par groupes de huit, courir à

travers champs en direction de quelques saules et s'enterrer. On ne savait

pas où se trouvaient les Anglais. Le premier groupe s'élança. Aussitôt les

balles commencèrent à claquer. On vit trois hommes tomber. Les autres se

réfugièrent derrière une meule de paille. C'était à présent au tour du second

groupe de s'élancer, et Zanger et moi en faisions partie. Il m'est impossible      48

de décrire les sentiments qui m'habitaient lorsque je commençai ma course.

Cette terrible nécessité d'obéir … Aucune contradiction n'était possible. Un

rapide signe de croix et c'était parti. A peine nous étions-nous élancés qu'on

entendit bourdonner les balles autour de nous, comme un essaim d'abeilles.

Celui qui courait devant moi tressauta, jeta les bras en l'air et s'abattit sur

le dos. Un autre s'écroula face contre terre. Je bondis derrière la meule pour

me protéger et je vis alors que le sergent Luneg était le seul survivant du

premier groupe. On se jeta contre le sol, enfonçant notre visage dans la terre

tendre des champs. Tous les occupants des tranchées anglaises faisaient feu

sur nous. Les balles ricochaient alentour, la terre était projetée au-dessus de

nous.

   Une mitrailleuse anglaise se mit en branle. Les balles sifflèrent et, l'un

après l'autre, les hommes du groupe furent cloués au sol, morts. Je me dis

que ma dernière heure avait sonné et, pensant aux êtres qui m'étaient chers,

je me mis à prier. Zanger, qui était couché à côté de moi, me dit :« On ne peut

pas rester ici. » Il se redressa un peu, vit à environ cinquante mètres de nous

un chemin à travers champs, bordé de fossés. On se leva d'un bond pour se

précipiter vers cet abri salvateur. Les Anglais eurent beau déclencher un feu

d'enfer contre nous, on arriva indemnes dans ce fossé. Peu après, notre chef

de groupe, le sous-officier Kretzer, put nous rejoindre. Comme à cet endroit,

le fossé n'était pas profond, on rampa jusqu'à quelques trous de protection

qui avaient été abandonnés par les Anglais. Le sergent Kretzer reçut une

balle dans les reins tandis qu'il rampait; il put juste me dire «Saluez de ma

part. .. » avant de mourir. Zanger et moi étions dorénavant les seuls survivants

de notre groupe. Comme le reste de la compagnie avait pu observer

notre sort depuis la ferme, personne n'osa plus s'avancer sur le champ; et

nous sommes restés ainsi toute une journée allongés dans nos trous de

protection.

49 Alors que le tir faiblissait un peu, je vis qu'un des jeunes

soldats, qui occupait avec deux autres le trou voisin, regardait prudemment

en direction des Anglais. Je lui criai de se baisser, il obéit. Mais sa curiosité

l'emporta. Au bout de quelque temps, il voulut jeter un nouveau coup d'oeil.

A peine sa tête fut-elle visible qu'il fut atteint en plein front et s'écroula,

mort. Les deux camarades cherchèrent alors à se débarrasser de son corps

car il n'y avait guère de place dans le trou. Ce faisant, un des deux se

redressa un peu trop et fut touché dans le dos. Il retomba mort dans le trou

et le cadavre de l'autre s'affala sur lui. Il y avait à présent deux morts et un

vivant dans le trou.

49-1

Les blessés graves

restèrent au sol; certains poussèrent des râles et des plaintes jusqu'au soir,

jusqu'à ce qu'ils meurent eux aussi.

50

Le terrain séparant les deux tranchées était jonché de morts et de blessés

que personne ne pouvait secourir. Zanger et moi sommes sortis à nouveau

indemnes de cet enfer.

51

         Beaucoup de cadavres anglais, tombés trois semaines plus tôt, se trouvaient

encore sur le champ de bataille de Violaines. On vit plusieurs

corbeaux installés sur eux, en train de prendre leur repas.

52

. Une nuit, je fus chargé, avec huit autres hommes, de couvrir les

pionniers qui travaillaient devant. On se tenait à six mètres en retrait, prêts

à tirer et les sens aux aguets. On ne voyait rien, on n'entendait rien. Soudain

deux cris terribles éclatèrent dans la nuit; ils avaient été poussés par nos

sapeurs. Nous avons ouvert le feu dans la nuit, en nous précipitant vers les

deux hommes. Ils gisaient dans la sappe ; l'un était mort, l'autre grièvement

blessé. Tous deux avaient été poignardés par des hindous venus doucement,

en rampant.

53

Durant environ un quart d'heure, on n'entendit ni ne vit plus rien, et on

était à nouveau tranquillisés, quand soudain un coup de sifflet transperça le

calme de la nuit. Au même moment une salve fut tirée juste devant nous et

les hindous nous assaillirent en poussant des cris stridents. Nous fûmes

totalement surpris et beaucoup d'entre nous perdirent leur sang-froid. Je

tirai très vite mes cinq cartouches, mis ma baïonnette au canon, puis me

postai contre le mur antérieur de la tranchée. Les hindous tiraient dans la

tranchée, du haut de celle-ci. Mais comme on se pressait contre le mur

antérieur, leurs balles ne frappaient que le mur du fond; il leur était

impossible de nous voir dans la tranchée très sombre, tandis que nous, on les

voyait tout de suite, puisqu'ils se découpaient contre le ciel. On tirait vers le

haut, on piquait avec notre baïonnette, et aucun hindou n'osa entrer dans la

tranchée. Mais au bout d'un moment, un horrible cri nous fit comprendre

qu'ils avaient réussi à pénétrer à une trentaine de mètres de nous. Une

confusion terrible s'ensuivit. On fut emportés par une foule de soldats et

tellement comprimés qu'il me fut impossible de fouiller dans ma cartouchière

pour recharger mon fusil. L'agitation et l'obscurité firent que certains

d'entre nous tirèrent dans la tête de leurs propres camarades.

60

C'était une vision horrible; les morts, les blessés gisaient partout, Allemands

et Anglais pêle-mêle, et le sang ruisselait encore de leurs blessures.

En regardant dans les tranchées, on ne voyait qu'un entrelacs de jambes

gainées de bandes molletières et de mains crispées, brandies vers le ciel. Le

sol de ces tranchées était complètement recouvert de morts. On dut enterrer

ceux qui se trouvaient dans nos positions. On enleva un peu de terre près du

mur du fond de la tranchée; on coucha les morts et on les recouvrit de terre.

Comme il n'y avait aucune possibilité de s'asseoir dans les tranchées, ces

petits monticules nous servirent de sièges. Puis il recommença à pleuvoir.

Les tranchées se remplirent bientôt d'eau et de boue et, bientôt, on fut si

sales que seul le blanc de nos yeux restait visible.

   Je fus envoyé chercher des munitions ;je vis partout, sortant de terre, des

bouts de bottes, des mains crispées et aussi des cheveux collés par la saleté.

C'était une vision épouvantable, qui me poussa presque au désespoir. J'étais

tellement dégoûté de tout que je n'attendais plus rien de la vie. Les combats

duraient depuis octobre à cet endroit et les morts de cette époque se

trouvaient encore sur le terrain, entre les tranchées, car il était impossible

de les enterrer.

'    Un peu à droite de ma meurtrière gisait un soldat allemand, couché sur le

ventre, la tête tournée vers moi; son casque était tombé lorsqu'il avait été

abattu; sa peau et ses cheveux avaient disparu sous l'effet de la putréfaction,

et sur une surface large comme la main, on pouvait voir sa boîte

crânienne qui avait été délavée par la pluie et le soleil. Dans une main, il

tenait encore son fusil rouillé, baïonnette au canon; la chair de ses doigts

avait pourri et les os apparaissaient. C'était surtout la nuit que je ressentais

une impression bizarre, en voyant ce crâne blanc devant moi. A cause des       61

balles tirées sans arrêt, surtout de nuit, ce corps était transpercé comme une

passoire.

61

Des deux cent quatre-vingts hommes que comptait la compagnie lorsqu'elle

partit au front, nous n'étions plus que cinq à avoir vécu la guerre sans

interruption. Il fallait ajouter à cela les pertes de plusieurs centaines

d'hommes provenant des détachements qui nous avaient été affectés en

cours de campagne.

74

Les Prussiens nous racontèrent alors qu'ils avaient déjà attaqué à plusieurs

reprises les positions russes, mais qu'ils avaient été refoulés chaque

fois avec de lourdes pertes. Leurs morts se trouvaient toujours là-haut,

ensevelis sous la neige. L'espace d'un instant, je levai la tête, et je vis

plusieurs mains raides et des baïonnettes sortir de la neige. Je vis aussi

beaucoup de légers monticules dans la neige, sous lesquels devaient se

trouver des cadavres. On ne pouvait chercher la nourriture que durant la

nuit. Comme aucune cuisine de campagne ne parvenait jusqu'à nous, tout

était préparé dans la vallée, dans des marmites portatives. Avant que les

préposés à la nourriture aient gravi les mille mètres, le repas était froid, tout

comme le café, et, de fait, on ne mangeait chaud que tous les trois jours.

   Lorsque ce fut mon tour d'aller chercher la nourriture, je me mis à manger

ma portion tout de suite dans la vallée. Le pain de campagne était tellement

gelé que l'on arrivait à peine à en couper un bout avec un canif. Je mis le

morceau de pain coupé sur ma poitrine, entre ma chemise et mon maillot de

corps, pour le réchauffer.

    Presque tous les soldats souffraient de maux de ventre et de diarrhées à la

suite de refroidissements. La plupart avaient du sang dans les selles. On

frôlait le désespoir, sans autre espérance que la mort, une blessure, des

membres gelés ou la captivité. Un découragement incroyable régnait parmi

les soldats et on ne tenait que par la contrainte terrible. Le plus dur, c'était

ces nuits glaciales qui n'en finissaient pas. Il n'était pas question de dormir;

tous sautillaient d'une jambe sur l'autre, battaient des bras pour se réchauffer

un peu. Parfois les Russes se mettaient à tirer plusieurs salves depuis les

hauteurs. Alors la plupart d'entre nous levaient leurs mains au-dessus de la

neige, dans l'espoir de se faire blesser pour être renvoyés à l'arrière, à

l'hôpital. Les pieds, les bouts de nez et les oreilles de certains soldats

gelèrent lors de nuits particulièrement froides. On trouva un matin deux

guetteurs morts de froid dans la neige.

 

75

    Le matin venu, on donna l'ordre de l'attaque. Je crus que nos chefs étaient

devenus fous. Attaquer … avec des soldats à demi-morts, épuisés. On sortit

de la tranchée à dix heures du matin. Auparavant. on avait fait des escaliers

 à l'aide de nos pelles, A peine étions-nous en vue que d'en haut la fusillade

nous accueillit, il nous était très difficile de progresser dans l'épaisse couche

de neige. Déjà certains s'écroulaient, touchés. Des blessés légers couraient

la tranchée. Et puis, tout d'un coup, comme si un ordre avait été donné,

regagnèrent la tranchée. Les morts et les blessés graves restèrent au

sol;on entendit des plaintes jusqu'au soir, jusqu'à ce qu'ils meurent. On fut

enfin  relevés la nuit suivante, et on redescendit au village d'Orawa. On était

restés seize jours en haut, 'sans être relevés

87

Une balle transperça le dessus de mon sac, traversant ma

trousse de toilette, déchirant deux paires de chaussettes. Je m'attendais à être

transpercé d'un instant à l'autre. J'étais dans un état de terreur indescriptible.

Je me mis à implorer plus de saints qu'il n'en existe dans le ciel. Je vis qu'il

m'était impossible de rester derrière mon chêne; je retirai mon sac et, en

levant la tête, je vis à trois mètres sur ma droite un renfoncement d'une

vingtaine de centimètres de profondeur, à peu près de la longueur d'un

homme. Je me mis à ramper tout doucement, collé au sol, vers ce renfonce       88

ment, en essayant d'éviter de remuer les basses branches de mûriers. Je tirai

mon sac derrière moi.

113

Je saisis ses mains pour les éloigner de sa figure, et fus

profondément horrifié. Une balle avait rendu aveugle le pauvre malheureux.

Ses yeux pendaient hors de leur orbite. Je n'avais encore jamais rien

vu d'aussi horrible. Les pleurs du pauvre bougre me touchèrent tellement

que je me mis à pleurer moi aussi. Deux brancardiers arrivèrent au bout de

quelques instants et le prirent en charge.

120

Je découvris un spectacle épouvantable.

Becker était assis dans son trou et me fixait. Je voyais bien qu'il voulait me

parler, mais n'arrivait pas à sortir le moindre son. Il vomissait sans arrêt, sa

chemise et son pantalon en étaient tout tachés. Je me mis à l'examiner et

découvris une blessure à la nuque. La balle russe avait traversé la terre

fraîchement retournée, avait pénétré dans la nuque et était sans doute

restée dans sa gorge. Je lui pansai le cou tant bien que mal, ne pouvant faire

beaucoup plus.

122

On fut confrontés à une vision terrifiante en passant devant une

maison entièrement brûlée. II s'agissait sans doute d'un dispensaire russe,

vu le nombre de cadavres carbonisés qui gisaient sur le sol. Un de ces

cadavres se trouvait un peu à l'écart et n'avait brûlé que d'un côté; sans

doute un blessé qui avait tenté de s'enfuir mais n'avait pas réussi à ramper

plus loin. « Mort en héros pour la patrie! » Quel mensonge! J'ai vécu des tas

de choses dans cette guerre mais, sur mille morts, j'ai du mal à me souvenir

d'un seul héros.

27

Je priai Dieu de m'aider,

implorant comme on le fait face au pire danger. C'était une supplication           27            

tremblante et pleine de peur, venant du plus profond de moi-même, un cri

fervent et douloureux vers le Très-Haut. Une prière bien différente de celles

de tous les jours, qui ne sont souvent que des phrases machinales, dites par

habitude!

143

Tout à côté de nous, il y avait un abri, occupé par huit fantassins. Une

courte tranchée conduisait à la porte d'entrée, à côté de laquelle il Y'avait

une petite fenêtre. Un des premiers obus tomba tout près de la porte, si bien

que la tranchée en fut obstruée, empêchant les fantassins de sortir. Ils

arrachèrent de l'intérieur la petite fenêtre et l'un après l'autre se mirent à

ramper vers l'extérieur pour prendre leur poste dans la tranchée. Comme le

dernier d'entre eux allait se faufiler à travers l'ouverture du fenestron, un

obus s'abattit sur l'abri qui s'effondra. Le fantassin avait le haut du corps et

les mains qui sortaient par la fenêtre, tandis que ses jambes pendaient à

l'intérieur de l'abri; il était coincé et ne pouvait se dégager ni vers l'avant ni

vers l'arrière. Mort de peur, il criait au secours. Deux de ses camarades

essayaient de le tirer de là, mais sans succès. Des obus qui tombaient à

proximité obligèrent les deux soldats à rechercher ailleurs une place plus

sûre. Le pauvre dut rester là, tout seul, cherchant par tous les moyens, avec

les mains et les bras, à se protéger contre les monceaux de terre qui

voltigeaient autour de lui. Enfin, au bout d'une demi-heure, le tir d'artillerie

prit fin; on put s'occuper du malheureux; comme il était impossible de le

dégager autrement, on dut scier le morceau de sapin qui se trouvait sous lui

pour le libérer. On descendit alors le soldat à moitié mort de peur et on

découvrit qu'il n'avait pas la moindre égratignure

143

. La pleine lune illuminait la région

comme en plein jour. Pour me réchauffer, je me balançais d'un pied sur

l'autre. Soudain, en face, une détonation claqua. La balle frôla mon casque

du côté droit à la hauteur du front et en arracha la peinture grise. J'en fus

passablement effrayé' et l'officier aussi. Comme la paroi arrière de la

tranchée était en biais et couverte de neige, un Russe avait sans doute     144

remarqué le mouvement de ma tête et avait voulu m'expédier dans l'au-delà.

Je me montrai dorénavant beaucoup plus prudent

147

. En faisant ce travail, un

des hommes, un type sympathique, horloger de métier, fut atteint au cou et

tomba. Je pus encore le voir lever une main et me fixer avec des yeux

hagards, comme pour me supplier de lui porter secours. Mais immédiatement

sa tête tomba en arrière: il était mort. On fut tous effrayés par la mort

subite et inattendue de notre camarade. La nuit même, nous avons transporté

sa dépouille sur un brancard, au cimetière du régiment où il fut

enterré le lendemain.

154

A terre, il y avait un tué. Un infirmier nous raconta que le mort était un permissionnaire qui avait quitté la position le matin même pour partir chez lui. Comme il longeait la tranchée, plusieurs obus éclatèrent devant lui. Immédiatement , il rejoignit l’abri d’infirmerie pour attendre la fin des tirs. Un obus tomba derrière l’abri et un tout petit éclat traversa le morceau de sapin qui formait l’encadrement de la fenêtre pour toucher le malheureux en plein front. Il était tombé raide mort du banc sur lequel il était assis. Le pauvre bougre, qui était déjà chez lui en pensée, ne devait plus jamais revoir les siens.

158

Soudain, j'entendis en face une sourde décharge. Je connaissais ce bruit;

c'était celui d'un lance-mines; comme je ne savais pas où elle allait tomber,

je me sauvai dans la tranchée et tendis l'oreille; tout à coup, je l'entendis

justement venir dans ma direction, d'abord faiblement, puis très fort, tseh,

tseh, tseh, c'était la mine qui fendait l'air en sifflant. De peur, le sang se figea

presque dans mes veines. J'eus à peine le temps de me jeter par terre à plat

ventre que la mine explosa au-delà de la tranchée avec un bruit effrayant, à

peine deux mètres derrière moi. De la fumée, de la neige, des mottes de terre

et des éclats se mirent à voler de toutes parts. J'avais au moins une brouette

de terre sur le corps. Je me secouai pour m'en débarrasser. Je bondis

rapidement pour me mettre à l'écoute, car j'attendais une deuxième mine. Je

n'avais pas le droit d'abandonner mon poste.

    Le sous-officier Blau vint alors en courant, il avait entendu la mine qui

avait explosé tout près de moi. Il cria: «Etes-vous blessé ?» Je lui dit que non.

Il ajouta: «Il faut, dès que vous entendez la détonation, vous réfugier dans le

terrier.» «Quel terrier ?» lui répondis-je. Il me montra alors, tout près du

poste, un trou avecun coffrage de bois, creusé dans le sol de la tranchée et qui

pouvait recevoir facilement un homme. Boum, de nouveau une détonation en

face. Le sous-officier Blau rampa vers le terrier et comme il n'y avait plus de

place pour moi,je me jetai de nouveau à même le sol de la tranchée. Et déjà

la mine arrivait en sifflant. Cette fois, elle vola un peu plus loin par-dessus

nous. Blau regagna son abri. Plusieurs autres mines nous tombèrent encore

dessus, mais plus aussi près. Finalement, je décidai de ne plus occuper mon

poste de garde et de rester tout le temps tapi dans le terrier.

La relève vint enfin. Nous devions être relevé chaque heure, à cause du

froid terrible. J'allai donc vers l'abri, éclairé par une bougie; j'enlevai mes           159

 bottes gelées et dures comme de la pierre. J'essayai de me réchauffer un peu

les pieds près du poêle. Le bonnet de laine que j'avais tiré sur ma bouche et

mon nez était tellement couvert de glace devant ma bouche qu'un glaçon

presque aussi grand que le poing s'y était formé. Lorsque je me fus un peu

réchauffé. je me couchai pour dormir. Deux heures passèrent très vite,jusqu'à

ce qu'arrive de nouveau mon tour de garde. J'eus à peine le temps de réaliser

que je m'étais endormi que déjàje devais assurer la relève. Chaque nuit, nous

devions assurer six fois la garde. Naturellement, les autres camarades

n'étaient pas mieux lotis. Les nuits nous paraissaient interminables.

179

La position sur laquelle se trouvait l'infanterie

russe ainsi que les barbelés avaient été mis en pièces par le feu roulant. On

dut prendre d'assaut la tranchée russe.

   C'était facile. On ne nous opposa pas la moindre résistance. D'ailleurs la

tranchée avait été complètement pulvérisée. Des cadavres déchiquetés s'y

trouvaient épars. De-ci de-là, il y restait encore un blessé russe accroupi

dans un coin qui, à notre approche, levait deux mains tremblantes pour se

rendre. Derrière la position, il y avait également par endroits des soldats

morts, atteints dans leur fuite.

213

Le cadavre offrait un

spectacle affreux. L'aviateur était brûlé. Plus aucune trace de ses habits,

sinon les chaussures et des morceaux de pantalon et de sous-vêtements. Des

centaines de mouches assaillaient le corps partiellement calciné. A en juger

par son arme, on pouvait constater qu'il ne s'agissait pas d'un soldat

allemand. Je vis au bras calciné la chaînette avec la plaque d'identité. Je fis

un saut pour savoir qui était le mort. A l'endroit où elle était soudée, la

chaînette était fondue, si bien que je pus la saisir avec la plaque. Je ne pus

déchiffrer que les mots: «Canada» et «protestant».

214

Non

loin se trouvaient quelques Anglais tués, dont les uniformes et les visages

étaient par endroits entièrement rongés. A côté d'eux, il y avait deux trous

d'obus, tout à l'entour le sol était éclaboussé de taches de couleur verte et

jaune. Ils avaient été tués par des obus à gaz.

219

Au même moment, une mine tomba, à près de trois mètres de moi, dans un

trou où trois fantassins étaient tapis. Les membres de leurs corps déchiquetés

furent projetés de tous côtés. Je dis à mes hommes que j'allai sauter vers

l'avant, qu'ils ne devaient pas me perdre de vue et que lorsque j'aurais trouvé

une meilleure protection je lèverais ma pelle. Ils devraient alors courir vers

moi aussi vite que possible.

231

      On amenait sans cesse de nouvelles victimes au cimetière, certaines affreusement

défigurées. On publia les pertes de la division: elle avait perdu

soixante-cinq pour cent de ses effectifs; des trente-deux officiers qui avaient

participé à l'attaque, vingt-deux étaient tombés. Des quarante-quatre hommes

de la compagnie de sapeurs de mon bataillon, quatre seulement étaient                         232

revenus. Les autres, morts ou blessés. Ma compagnie avait eu beaucoup de

chance, car plus de la moitié s'en était tirée sans dommage.

239

Bientôt, trop tôt hélas, on

eut la certitude d'être visés: les obus suivants arrivèrent avec un sifflement

qui ébranlait les nerfs; à mon avis, ils étaient de calibre 21. Ils explosèrent

juste derrière notre trou et la salve suivante éclata juste devant nous. La

batterie avait réglé son tir. «Richert, cria le sous-officier Krâmerdans le

trou voisin, cette fois nous sommes perdus! » Je répondis: « Pas encore, peutêtre

qu'ils arrêteront bientôt. »

   Mais je m'étais trompé. Les salves se suivaient exactement toutes les cinq

minutes. Les obus tombaient devant nous, à côté de nous et derrière nous.

Un quart de notre trou s'était déjà rempli de mottes de terre. Nous étions

tassés les uns contre les autres, livides et tremblants. On alluma des

cigarettes pour se calmer un peu les nerfs. Toutes les cinq minutes, on

tendait l'oreille. Puis, avec une frayeur sans nom, on entendait au loin la

décharge, boum-boum-boum-boum, et pendant quelques secondes, plus

rien, et puis les obus nous arrivaient dessus en sifflant. Involontairement,

chacun se plaquait contre le sol aussi fort que possible, car nous pensions

recevoir, chaque fois, un coup au but.

      « Cette fois, nous l'avons échappé belle, cria Kramer. Un obus est tombé

tout près de nous.» Nous étions tout tremblants. Après la salve suivante,

une jambe déchiquetée tomba sur nous: quelques fantassins qui s'abritaient          240

non loin de nous avaient été touchés. Le coup les avait certainement tous

mis en miettes. Une odeur de cadavres décomposés se répandit aussi. Je me

levai et compris pourquoi: un des obus avait explosé sur la tombe, juste

derrière nous. Il avait déchiré les cadavres déjà en état de décomposition et

les avait projetés en l'air. C'était insupportable. Tout près de nous, il y avait

des lambeaux horribles de chair humaine; et de nouveau une autre salve

tout près. Nous étions au désespoir. On ne pouvait pas fuir. Si on s'était

montrés, on aurait été tout de suite sous le feu des mitrailleuses. Après une

autre salve, on entendit derrière nous d'autres cris de douleur. Un obus était

tombé pour la deuxième fois sur un entonnoir occupé par des fantassins qui

furent tués ou gravement blessés. Malgré leurs gémissements, personne ne

se porta à leur secours. Enfin, au bout de deux heures, les tirs cessèrent.

Soulagés, on recommença à respirer. La cigarette que j'avais allumée après

la première salve s'était éteinte et, dans l'énervement, je l'avais mâchée

jusqu'au bout.

246

. Un conducteur du train qui, assis sur le

siège de sa voiture, passait par le ravin, eut la gorge arrachée par un éclat.

Il put descendre de voiture, les bras levés et les yeux remplis d'une angoisse

terrible, fit quelques pas et s'écroula, ramassa ses forces pour se relever et

retomba dans les bras d'un soldat qui venait à son secours, Il mourut

aussitôt. Mais quand donc ce massacre prendrait-il fin?

247

. Je courais vers eux

pour savoir ce qui se passait au front. Mes hommes m'avaient rejoint et nous

marchions vers l'arrière avec les blessés. Ils nous racontèrent qu'ils avaient

été couverts tout à coup de mines et d'obus anglais.

 Manque de tout ce qui nécessaire pour mener une   existence décente
    Nourriture, logement, habillement, produits    d'entretien   pour faire fonctionner l'armement, faim,  froid, soif, désespoir, peur, poux etc..

19

. A la tombée de la

Nuin un orage violent éclata sur la région ; il fit soudain très sombre et une

pluie torrentielle se mit à tomber. Nous étions trempés; l'eau s'était tellement

amassée dans nos bottes qu'il nous était impossible de les vider. Nous nous

tenions accroupis ou debout dans les champs, à grelotter comme des oies.

20

. En un instant, tout

rire, toute bonne humeur furent balayés. Tous les visages avaient la même

expression anxieuse, tendue: « Que va nous apporter cette journée ?» Je ne

crois pas qu'un seul d'entre nous ait pensé à la patrie ou à un quelconque

autre mensonge patriotique.

20-1

Je ne

crois pas qu'un seul d'entre nous ait pensé à la patrie ou à un quelconque

autre mensonge patriotique.

26-27

Je priai Dieu de m'aider,

implorant comme on le fait face au pire danger. C'était une supplication           27            

tremblante et pleine de peur, venant du plus profond de moi-même, un cri

fervent et douloureux vers le Très-Haut. Une prière bien différente de celles

de tous les jours, qui ne sont souvent que des phrases machinales, dites par

habitude!

30

Mon Dieu! Quel

spectacle que cette maison! Du sang, des gémissements, des râles, des

prières!

50

On resta environ quinze jours dans ces tranchées sans être relevés.

Comme il pleuvait souvent, elles furent remplies de boue et de saleté, à tel

point que l'on restait souvent collé au sol. Nulle part un petit endroit sec, où

l'on aurait pu s'allonger ou s'asseoir! Quant à nos pieds, on n'arrivait jamais

à les réchauffer. Beaucoup de soldats souffraient de rhumes, de toux,

d'enrouement. Les nuits étaient interminables. Bref, c'était une vie désespérante.

Et chaque jour les shrapnels causaient des pertes.

69

      Nous arrivâmes bientôt à destination. J'ouvris la porte et me retrouvai

dans une pièce à laquelle il me fut impossible de donner un nom. C'était à la

fois une pièce de séjour, une étable et un garde-manger. J'étais ébahi, tout

comme mon camarade. Un coin était occupé par deux vaches. Leur urine se

frayait un chemin sur le sol argileux jusqu'à la porte d'entrée. Deux enfants

à demi-nus grattaient l'argile mouillé pour se confectionner des petites

boules qui ressemblaient à nos billes. Une chèvre attachée à un pieu enfoncé

même le sol était couchée à côté des vaches. Nulle part un lit ou une table.

Un chevalet était fixé au mur, qui devait servir de lit aux quatre soldats

autrichiens qui jouaient aux cartes dans un coin. Sous le chevalet, on voyait

la réserve de pommes de terre.

74

Comme aucune cuisine de campagne ne parvenait jusqu'à nous, tout

était préparé dans la vallée, dans des marmites portatives. Avant que les

préposés à la nourriture aient gravi les mille mètres, le repas était froid, tout

comme le café, et, de fait, on ne mangeait chaud que tous les trois jours.

   Lorsque ce fut mon tour d'aller chercher la nourriture, je me mis à manger

ma portion tout de suite dans la vallée. Le pain de campagne était tellement

gelé que l'on arrivait à peine à en couper un bout avec un canif. Je mis le

morceau de pain coupé sur ma poitrine, entre ma chemise et mon maillot de

corps, pour le réchauffer.

138

. Chacun n'avait droit qu'à une

portion, mais plusieurs fois je réussis à en rabioter deux car le soirj'appréciais

fort les boulettes avec du pain noir, Je m'arrangeais pour être parmi les

premiers servis, je mangeais rapidement ma portion et prenais de nouveau

mon tour, en queue de file, Mais un jour, je fus attrapé par le sous-officier qui

surveillait la distribution et il en fit rapport à notre énergumène d'adjudant

Hoffmann. Je me disais que j'allais drôlement écoper. Mais j'étais à ce point

endurci que la chose me laissait indifférent. On entendit: « Richert doit se

rendre au bureau. » Je m'y rendis. « Espèce de cafre, vous êtes sûrement Pollak

pour qu'une portion ne vous suffise pas. Vous voulez sans doute que je vous

flanque au trou. » Tout cela dit sur un ton à faire trembler les murs. Lorsqu'il

eut fini, je lui demandai la permission de prendre la parole; je lui expliquai

que j'étais originaire de la partie de l'Alsace occupée par les Français et que je

n'avais, de ce fait, aucun contact avec les miens; que j'étais réduit à l'ordinaire

de la caserne. « S'il en est ainsi, je vous autorise à chercher dorénavant deux

portions. » Malgré les apparences, Hoffmann semblait donc avoir encore un

peu d'humanité. Ainsi, chaque jour, j'eus droit à mes deux portions. En

général, je gardais une portion pour le soir et la réchauffais sur le poêle.

148

Un jeune de vingt ans, Seedorf, de

Hambourg, nous amusait bien. Tous les deux jours, chacun recevait trois

livres de pain. Seedorfmarquait son pain pour y faire des parts. La première

marque devait suffire jusqu'au soir, la deuxième jusqu'au lendemain matin,

la troisième jusqu'au lendemain soir. Mais dès le premier soir, il avait déjà

atteint la marque du lendemain matin. Et d'habitude, il ne lui restait plus

rien dès le petit déjeuner. Malgré un ravitaillement serré, il n'y eut jamais

le moindre petit vol entre nous, alors même que le pain était là, offert, sur

une planche de bois de notre abri                                                          

148-1

Notre menu quotidien se composait d'une

demi-livre de pain matin et soir, de mauvais café noir, souvent sans sucre,

d'un peu de beurre ou de fromage, parfois d'un peu de saucisson, d'ersatz de

graisse, le plus souvent de marmelade et également d'une sorte de graisse

grise que nous appelions aussi «graisse Hindenburg» ou «graisse de singe».

A midi, nous recevions un litre de soupe par tête. Tout était soupe: les

nouilles, la choucroute, le riz, les haricots, les petits pois, l'orge, les légumes

secs – que les soldats appelaient «barbelés» – les flocons d'avoine, les

pommes de terre, etc. Parfois, nous avions droit à de la morue salée et fraîche.

Cette pitance était tout à fait immangeable et sentait le cadavre exposé

quelques jours au soleil. Les jours sans viande, notre ordinaire se composait

de soupe aux nouilles garnie de raisins secs. Jamais la moindre trace d'un

petit morceau de viande rôtie, de salade ou de quelque chose de semblable.

149

Enfin, après un

long trajet, nous avons atteint la ville frontière allemande, près de Eydtkuhnen,

où tout le monde dut descendre et se faire épouiller.

155

Comme il gelait sévèrement

pendant la nuit, il nous fallait constamment chauffer auprès du fourneau de

l'abri des sacs remplis d'un peu de sable sec, puis les attacher au manteau de

la mitrailleuse, pour éviter que l'eau de la chemise ne gèle, car il est

impossible de tirer avec une mitrailleuse gelée. Autrefois, il n'était pas

nécessaire de les chauffer, car on mélangeait de la glycérine à l'eau pour

l'empêcher de geler. A présent, la glycérine manquait comme beaucoup

d'autres choses. Le chauffage n'était pas fameux non plus. Nous ne disposions

que de bois de sapin, vert et gelé, qui dégageait une affreuse fumée

mais ne voulait pas s'enflammer. Souvent, il fallait presque cracher ses

poumons pour avoir un peu de café chaud.

160

Très souvent, quand on revenait

de la garde avec une faim de loup, il n'y avait même pas un morceau de pain

à se mettre sous la dent, sans parler d'autre chose

162

Le pain et le reste du ravitaillement qui nous étaient amenés par traîneau

étaient durs comme fer. Si un homme n'avait pas tiré le bonnet de laine audessus

de son nez, le bout de son nez, devenu insensible, tournait au blanc.

On reçut l'ordre de se surveiller mutuellement. Chacun reçut en outre une

boîte de graisse antigel pour pouvoir s'en frotter les parties gelées et les

panser. Le nez, les oreilles, les pommettes, le bout des doigts, les orteils et

les talons gelaient le plus vite.

   Après quelques jours de repos, nous avons été envoyés tous les jours vers

l'avant pour les travaux de mise en état de nos positions. Nous traînions la

plupart du temps des plaques de ciment le long de la tranchée vers le poste

avancé. Elles allaient servir à la construction des abris. Cen'était pas facile,

par ce froid rigoureux. «Mon vieux, t'as un nez tout blanc", se disait-on

souvent l'un à l'autre. On se le frottait immédiatement avec de la graisse et

on le couvrait d'un pansement. Sur le chemin de l'aller et du retour nous

revêtions sur nos uniformes des « chemises de neige» toutes blanches,

munies de capuchons, pour ne pas être vus des Russes.

167

   Dès ce moment, on ne reçut plus sept cent cinquante grammes de pain par

homme et par jour, mais seulement une livre. On avait fait le point de l'état

des réserves alimentaires en Allemagne et dans les pays occupés, et on avait

constaté qu'il était impossible d'assurer la livraison du pain jusqu'à la

saison nouvelle. C'est pourquoi, on nous enleva une demi-livre par jour. De

toute façon, nous n'avions déjà plus de pommes de terre, car la récolte de

l'automne 1916 avait été mauvaise.

170

   Un jour, je reçus une livre de pain de la famille Gauchel de Rhénanie. Le

paquet avait mis quinze jours à me parvenir. La mère Gauchel avait sans

doute empaqueté le pain encore chaud car, lorsque je défis le paquet, au lieu

de pain, je ne vis rien d'autre que de la moisissure verte. Il était impossible

de manger ce pain et pourtant je n'eus pas le courage de le jeter. J'essayai

donc d'en faire une soupe. Je mis de l'eau dans une casserole, coupai le pain

en morceau et y ajoutai du sel. En chauffant, beaucoup de moisissure se

détacha, que j'enlevai à la cuillère

172

Lorsque la nuit fut tombée, je pris la direction de l'état-major du bataillon.

Déjà la sentinelle faisait le tour du champ de pommes de terre. Chaque fois

qu'elle s'approchait de la lisière du bois, je restais agenouillé, en silence,

derrière la broussaille. A la fin, il n'y avait plus qu'un buisson entre moi et

le chemin qu'empruntait le soldat. Je le laissai passer et après qu'il fut

arrivé au bout du chemin, je me mis à ramper vers le champ et, avec les

mains, déterrai les tubercules que je fourrai dans un sac de sable vide.

Chaque fois que passait la sentinelle, je me couchais immobile entre les

plants et, dès que le danger était écarté, je recommençais à fouiller. Aussi,

mon sac se remplissait peu à peu et j'estimais mon butin à une douzaine de

kilos. Il me sembla qu'il y avait relève de la garde, Car j'entendis deux soldats

qui parlaient au bout du champ. Je profitai de l'occasion pour ramper en

direction de la forêt d'où je m'éloignai au pas de course.

175

je me précipitai vers mon plant de pommes de

terre qui se trouvait toujours tout seul, dans ce vieux creux de terrain et que,

visiblement, personne n'avait découvert. Je l'arrachai sur le fumier; il Y

pendait quatre pommes de terre. Je les lavai, les mis à cuire dans de l'eau

salée et les mangeai. Quel plaisir! Je ne me souviens pas de plus beau repas

de fête, avant ou après la guerre.

176

Je m'en fus vers ma voiture, pris le sac dans lequel j'avais entassé tout ce

que je possédais, le vidai, détachai la cisaille fixée à l'engin et fis un grand

tour autour de la· sentinelle. La nuit était sombre, cela favorisait mon

entreprise. Au milieu, entre les deux sentinelles, je me couchai à terre à

trente pas de la clôture et attendis le passage de la patrouille pour ramper   177

ensuite en direction du verger, Je pris la cisaille et me mis à couper le fil de

fer; je fis un trou, l'écartai et me glissai à travers; puis je refermai le trou.

Je posai ma casquette sur le sol pour retrouver l'endroit à mon retour.

Prudemment je m'avançai dans le jardin et tâtai les branches tombantes

pour voir si leurs pommes et leurs poires étaient mûres, ou bien je ramassai

les fruits tombés pour y mordre. Je cherchai longtemps, mais ne trouvai rien

à mon goût. Enfin, je sentis sous un arbre beaucoup de fruits tombés, j'en

pris un et y mordis. C'était une très bonne pomme, mûre à point. Je remplis

mon sac à ras bord, le fermai en le nouant avec une ficelle et je déguerpis.

Après avoir cherché un long moment, je retrouvai enfin ma casquette et le

passage. Je filai sans être vu.

178

En un rien de temps, les canots furent déchargés

et poussés dans l'eau. On nous répartit à toute allure et on prit place dans les

canots: vingt hommes dans chacun. Six pionniers saisirent les rames et en

avant pour passer le fleuve. C'était on ne peut plus inquiétant. Nous étions

courbés dans nos barques, l'eau gargouillait, les balles sifflaient au-dessus

de nous. Le fleuve tout entier grouillait de barques qui se dirigeaient vers

l'autre rive aussi rapidement que possible. Quelques obus russes tombèrent

dans le fleuve, entre les canots, et soulevèrent de grandes gerbes d'eau.

Juste devant notre barque, une autre embarcation fut atteinte de plein

fouet. Elle sombra en quelques secondes. Les soldats indemnes se battirent

un court moment contre les vagues avant de disparaître. J'en eus froid dans

le dos. En voyant cela, je me débarrassai de mon fusil, défis mon ceinturon

et mis le tout à côté de moi dans la barque, au cas où le même sort nous serait

réservé, afin de pouvoir mieux nager. Je craignais de recevoir des tirs

d'infanterie ou des mitrailleuses russes. Cependant, tout restait calme de

l'autre côté. Nous approchions maintenant de la rive et notre artillerie

portait son feu plus en avant. Notre canot s'échoua en crissant sur le sable.

Nous sautâmes dehors, trop heureux de sentir de nouveau la terre ferme

sous nos pieds                         

184

Je répondis que oui. Toutes trois étaient pleines d'enthousiasme

par les récits de victoires qu'elles avaient lus dans les journaux.

186

Non loin de la gare, ily avait

un camp de prisonniers installés dans des baraques. De hautes barrières de      187

fils de fer barbelés entouraient les cours dans lesquelles ils pouvaient se

mouvoir. Comme ces hommes avaient l'air misérables. Blêmes, amaigris, les

yeux à moitié éteints, ces pauvres malheureux se tenaient là par groupes. La

faim semblait les avoir rendus hébétés et indifférents. Ici, toutes les races et

nations étaient représentées: Français, Belges, Anglais, Ecossais avec leurs

petites jupes, Italiens, Serbes, Roumains, Russes, Indiens, Arabes et Africains.

Tous avaient dû quitter leur pays natal pour payer un lourd tribut à

l'effroyable dieu de la Guerre.

196

. Sur le pont de la Duna, je croisai une vieille femme qui titubait et

qui ne cessait de gémir. Je lui demandai ce qui lui arrivait. « J'ai faim", me

dit-elle; ses yeux étaient fatigués et immensément tristes. Elle portait un

grand cabas. Je déposai mes pommes de terre et en remplis son sac à ras

bord: dix livres environ. La femme n'en finit plus de me remercier. Je lui dis:

« N'en parlons plus, ne vous en faites pas, c'est bien ainsi", et je m'en fus vers

mon quartier. Ce soir-là. je fis bouillir une marmite entière pour la partager

avec mes deux camarades de chambrée.

197

. Un soir, j'entrai par

hasard dans la pièce occupée par mes hommes. Mon étonnement ne fut pas

mince de constater qu'ils étaient en train de manger une bassine entière

pleine de viande rôtie. «Tonnerre de Dieu! Où avez-vous trouvé cette

viande?" Ils me regardèrent en riant et m'invitèrent à être des leurs. Mais

je ne savais toujours pas la provenance de leur repas. A la table était assis

un Westphalien à la figure très ingrate et aux yeux larmoyants. Il tenait à

pleines mains un morceau de viande dégoulinant, y mordait et le dégustait

Il pleines dents. Il me faisait penser à un cannibale. «Tu sais, Richert, dit-il

enfin, hier soir j'ai abattu un gros chien avec mon revolver. .. » C'était donc

du chien qu'ils mangeaient. Voilà jusqu'à quel point les soldats étaient

tombés.

225

Vers midi, la soif se mit à nous tourmenter. J'avais bu une partie de mon café

et distribué le reste à mes mitrailleurs. Nous avons aperçu non loin de nous un

imposant trou d'obus. Un des nôtres se mit à ramper dans cette direction,

muni d'une casserole, et trouva, comme il l'avait justement présumé, un peu

d'eau amassée dans le fond. Il disparut dans le trou, pour reparaître tout de

suite avec sa casserole et nous rejoindre. Mais quel jus il nous rapporta là!

Une véritable bouillasse … On mit un mouchoir sur une autre casserole pour

y faire passer l'eau et la purifier un peu. Puis chacun savoura quelques

gorgées de cette boisson dégoûtante

230

. Je vis là un

petit bâtiment qui ressemblait à une buanderie d'où il me semblait entendre

un ronflement sonore. Je m'approchai doucement de la porte vitrée, et

appuyai sur la poignée. La porte était fermée à clé. Je vis qu'un coin de la vitre

était cassé et, avec la lampe de poche, j'inspectai l'intérieur. Je bondis presque

de joie. Sur une table, juste en face de la porte, il y avait un beau tas de pains,

à côté de boîtes de trois quart de kilo de saucisse de foie, sans compter les

boîtes de cigares et de cigarettes. C'était évidemment le ravitaillement du

groupe de camionneurs. J'allai doucement vers mes camarades et les réveillai:

«Il faut qu'on déménage », leur dis-je. «T'és fou ou quoi?» me répondi                            231

rent-ils. Je leur fis part de ma découverte. Ils ne tardèrent pas à se lever. On

se prépara en silence et, sur la pointe des pieds, on se dirigea vers la porte. Je

passai la main à travers le trou de la vitre et tirai le verrou. J'ouvris lentement

la porte et entrai à pas feutrés. Je tendis à mes deux compères trois pains,

deux boîtes de cent cigarettes et pris trois boîtes de pâtés. On repartit comme

on était venus. Le dormeur qui continuait à ronfler fut sans doute passablement

étonné de découvrir l'état de ses stocks au réveil. Après avoir longuement

cherché, on trouva enfin refuge dans une grange. A la lueur d'une

bougie, on se mit à déguster notre butin.

252

. On mangeait dans des baraques; deux prisonniers italiens étaient

chargés d'enlever les plats et de débarrasser les tables. Ils faisaient peine à

voir. Je vis que celui qui emportait la vaisselle nettoyait chaque assiette

avec ses doigts avant de les lécher. «Eh bien, pensai-je, ces pauvres gens

travaillent dans une cantine et sont presque en train de mourir de faim.» Je

leur fis signe de venir tous les deux et leur donnai une de mes portions qu'ils

mangèrent avec avidité. Ils me firent beaucoup de gestes, le regard plein de         253

reconnaissance

Les pertes causées par les erreurs de tir des   batteries amies

Les pertes causées par les erreurs de tir des  batteries amies 

Page 18

Les officiers faisaient du tapage, vitupéraient. Mais ils ne pouvaient pas redonner vie aux pauvres morts. Les balles allemandes nous avaient causé plus de pertes que les françaises.

18

Les obus allemandes nous avaient causé plus de

pertes que les françaises

24

Une grosse mine explosa au-dessus de

nous. D'autres suivirent. Plusieurs hommes s'effondrèrent, foudroyés. A

présent tout le monde voulait battre en retraite pour chercher un abri;

c'était notre propre artillerie qui nous tirait dessus, et c'était particulièrement

révoltant. Le lieutenant Vogel criait: En avant! Comme quelques

soldats tergiversaient, il en abattit quatre sans hésiter; deux furent tués,

deux blessés.

41

, comme les quatre hommes placés en avant-poste, dans un

petit bout de tranchée à cinquante mètres devant nous, ne revenaient

toujours pas, je fus envoyé avec un autre pour voir ce qui se passait. On fit

le trajet en rampant. Nous les avons découverts morts tous les quatre,

tenant encore leur fusil. Comme le prouvaient leurs blessures à la nuque et

dans le dos, ils avaient été tués par les tirs trop rapprochés de l'artillerie

allemande.

50

Le lendemain, notre artillerie voulut bombarder la tranchée ennemie, mais

son tir était trop court. Le premier obus éclata en plein dans nos lignes. Trois

soldats furent déchiquetés et leurs morceaux projetés très haut en l'air.

Voyant cela, les hindous rirent et braillèrent de joie

226

. Vers quatre heures de l'après-midi,

un obus allemand tiré trop court éclata soudain trois mètres à peine à côté de

nous. Bientôt vint un deuxième qui éclata exactement à côté du trou où se

trouvait l'autre mitrailleuse et recouvrit presque tous ses servants de terre.

Un autre obus explosa et puis un autre encore. Je dis à mes hommes:« Mettez

votre sac, prenez le masque à gaz et le casque lourd, on va ramper vers

l'arrière: je ne veux pas être tué par nos propres canons!-

Ordres et actes contraires aux lois de la guerre

28

Ce général donna alors l'ordre suivant aux chefs

de compagnie, ordre qui fut lu à chaque compagnie: «Aujourd'hui on ne fait

pas de prisonniers. Les blessés et les prisonniers doivent être abattus. »

29

Je

constatai, horrifié, qu'il y avait parmi nous des monstres pour transpercer à

la baïonnette ou fusiller à bout portant les pauvres blessés sans défense qui

imploraient la pitié. Un sous-officier de notre compagnie du nom de Schürk,

un Badois de la classe précédente qui avait rempilé, tira d'abord en ricanant

dans le postérieur d'un blessé qui gisait dans son sang; puis il tint le cànon

de son fusil devant la tempe du malheureux qui demandait grâce et appuya

sur la détente. Le soldat mourut, libéré de ses souffrances. Mais je n'oublierai

jamais ce visage déformé par la terreur.

     A quelques pas de là, dans un fossé, gisait un autre blessé, un homme

jeune et beau. Le sous-officier Schürk se précipita vers lui; je le suivis.

Schürk voulut le transpercer de sa baïonnette; je parai le coup et hurlai,

déchaîné: « Si tu le touches, tu crèves l »

202

Quel tableau s'offrit à nos

regards! Six hommes fusillés gisaient le long d'une palissade, tous vêtus de

l'uniforme russe. Ils étaient couchés, tout recroquevillés. Un autre était

assis, dans la neige, le dos appuyé à la palissade. On lui avait coupé la tête

en travers, d'un coup de sabre, d'une oreille à l'autre, jusqu'au menton. Le

visage pendait sur la poitrine, tandis que le crâne restait relevé: une image

horrible! On s'éloigna en frissonnant pour continuer notre route et acheter,

si possible, de quoi manger.

203

Lorsque qu'on leur eut dit qu'ils       203

n'avaient rien à craindre, ils racontèrent que les pendus étaient des habitants

de la ville. Deux d'entre eux étaient rentrés chez eux depuis quelques

jours, revenant de l'armée. Tous les cinq avaient la réputation de gens

paisibles et n'avaient commis aucun mal. La femme tuée était la mère de

l'un d'eux, elle s'était désespérément battue contre l'exécution de son fils.

Les hussards avaient simplement arrêté les premiers venus et les avaient

pendus, pour intimider. C'était affreux. Je ne sais pas si ces dires étaient

exacts, mais il y a fort à parier qu'ils l'étaient. Le lendemain matin, on

poursuivit notre route. Lorsqu'on passa sur la place du marché, les pauvres

malheureux étaient toujours là.

205

Lorsqu'on

arriva de nouveau à la Kommandantur, on venait d'y amener deux

Russes qui, paraît-il, étaient des bolcheviks. Les deux hommes faisaient très

bonne impression. Ils ne comprenaient pas un mot d'allemand. J'entendis

un officier leur dire: «Attendez, espèces de cochons,demain vous aurez les

pieds froids.» Ces deux pauvres hommes allaient donc aussi être libérés!

Les allemands ne font pas confiance aux Alsaciens. Ils les considèrent comme des soldats de 2e catégorie

Le patriotisme, face à la mort, est une utopie

La révolution bolchevique

13

Bien sûr, tous réalisèrent très

vite qu'il s'agissait de combattre la France. Soudain, l'un d'entre nous entonna

le Deutschland über alles, presque tous le suivirent et bientôt ce chant

résonna dans la nuit, repris par des centaines de poitrines. Je n'avais pour ma

part aucune envie de chanter, parce que je pensais qu'une guerre offre toutes

les chances de se faire tuer. C'était une perspective extrêmement désagréable.

22

Courage, héroïsme? Je doutais de leur existence car, dans le feu de

l'action, je n'avais vu, inscrits sur chaque visage, que la peur, l'angoisse et le

désespoir. Quant au courage, à la vaillance et autres choses du même genre,

il n'yen a pas ;ce sont la discipline et la contrainte qui poussent le soldat en

avant, vers la mort                                                                                            

65

Mais que pouvais-je faire? Comme des milliers d'autres, je n'étais qu'un

instrument sans volonté du militarisme allemand.

 

105-4 Tous furent très abattus …                                                                                 

: un remblai de terre fraîchement retournée, partiellement caché par les broussailles; c'était la position russe. Sûrement un assaut en perspective avec toutes les chances d'être tué. Je retournai en rampant vers mes camarades pour leur raconter ma découverte. Tous furent très abattus, surtout les jeunes soldats qui n'avaient pas encore connu le feu. Aucune trace de courage ou d'intrépidité, dont il était pourtant question tous les jours dans les livres et les journaux.

133-4 Ce même jour .

       Ce même jour, je rencontrai plusieurs anciens de ma compagnie qui boitaient, sans orteils. A l'un il manquait un bras, l'autre avait un bras et une jambe raides. Mais, tous paraissaient heureux car, bientôt, ils allaient pouvoir rejoindre leur famille pour toujours

135-4 Le lendemain .

Le lendemain, un jeune homme, dix-sept ans peut-être, vint vers moi et engagea la conversation. Il voulait se porter volontaire pour la durée de la guerre. Je le lui déconseillai en lui dépeignant la vie au front sous les couleurs les plus noires. Il en eut presque les cheveux qui se dressèrent sur la tête. «Bon, s'il en est ainsi, je préfère attendre d'être mobilisé.» «Ce sera encore trop tôt à ce moment-là", lui dis-je. Il me remercia et s'en fut. J'avais le sentiment d'avoir accompli une bonne action. 

146-4 Là je reçus ..

Là, je reçus la croix de guerre de deuxième classe, avec d'autres soldats et sous-officiers. Le colonel prononça à notre intention une allocution particulièrement belliqueuse, pour que nous nous montrions fiers de cette décoration. Tout cela me laissait de glace; j'aurais volontiers bazardé cette camelote pour rentrer chez moi.

155-4 Dans la nuit de la Saint-sylvestre

   Dans la nuit de la Saint-Sylvestre, je dormais dans l'abri quand je fus réveillé par le secrétaire de la compagnie. Je regardai ma montre: il était minuit. Dehors les soldats de garde tiraient en l'air pour fêter l'année nouvelle et par pur ennui. Tous deux nous nous sommes souhaités une heureuse année. Je dis au secrétaire qu'il était inutile de me réveiller pour si peu. Il me répondit: «Je ne suis pas venu ici pour cela. Je t'apporte un ordre de l'adjudant de compagnie. Tu dois immédiatement ramasser tes affaires et te présenter à l'arrière, au camp dans la forêt.» J'étais tout à fait ahuri, car je n'avais aucune idée du pourquoi d'une telle convocation. Le secrétaire lui-même ne pouvait ou ne voulait pas m'éclairer. Je ramassai mes affaires et m'en allai en trébuchant à travers la neige durcie, glacée et crissante, en direction du camp.    Je vis soudain devant moi un soldat, lui aussi avec armes et bagages. Je criai: «Hé toi, attends un peu !» Il s'arrêta et je reconnus un Lorrain, nommé Beek, attaché lui aussi à ma compagnie de mitrailleuse. Je lui demandai où il allait. «Chez l'adjudant de compagnie, me dit-il. Le secrétaire m'a dit que je devais me présenter là-bas. »    Lorsque nous arrivâmes devant l'abri de l'adjudant, il y avait déjà là plusieurs Alsaciens qui sautaient d'un pied sur l'autre et battaient des bras pour se réchauffer. Je me présentai chez l'adjudant qui était en train d'écrire. Il sortit avec moi et nous affecta un abri qui n'avait ni porte ni fenêtre. Il nous dit d'attendre le jour. On chaparda un peu de petit bois dans  156 les abris voisins pour faire du feu dans le nôtre qui était dépourvu de fenêtres et dont le sol était durci par le gel. Nous étions assis autour du feu à jurer, à pester et à échanger toutes les opinions possibles. Je dis: «Attention, cela fait longtemps que nous sommes au 44" régiment. Je crois que nous allons être mutés.. Mon pressentiment fut confirmé.    Tôt le matin, le chef de compagnie nous convoqua et nous annonça que la division dont dépendait le 44" régiment allait faire route vers le front de l'ouest. Sur ordre supérieur, tous les Alsaciens-Lorrains devaient rester sur le front russe et être affectés à d'autres régiments. Un murmure général s'éleva dans nos rangs: «Tiens, des soldats de deuxième catégorie! » «Ils ont sans doute peur qu'on déserte là-bas. » Le commandant de compagnie prit la parole: «Je vous aurais volontiers gardés à la compagnie, bien sûr. J'étais content de vous tous. Mais comme vous le savez vous-mêmes, les ordres sont les ordres et à cela il n'y a rien à changer. Finalement, vous pouvez vous estimer heureux de pouvoir rester ici car sur le front de l'ouest, le danger est bien plus grand qu'ici. »Entre nous, nous lui donnions raison, mais personne ne le montra.    Nous nous sommes donc mis en route vers Jelowka où plusieurs centaines d'Alsaciens-Lorrains de notre division étaient déjà rassemblés. Ah! quelle ambiance! Le moral était le même pour tous. Si les Prussiens avaient atterri là où nous le souhaitions, ils auraient tous fini en enfer.    Dans l'après-midi, le commandant du régiment nous tint encore un discours pour répéter qu'il n'y avait rien à changer à l'affaire et que les ordres venaient d'en haut. Nous avons passé la nuit dans des baraquements et le lendemain, 2 janvier 1917, on se mit en marche vers le nord. Un lieutenant à cheval nous accompagnait. Des grognements ou des cris fusaient sans cesse. L'un criait: «Epinal », un autre: «Vive la France! » Le lieutenant se précipitait immédiatement vers la section, dans la colonne d'où s'était élevé le cri, et demandait qui avait crié. Mais il tombait sur un bec. Les uns disaient qu'ils n'avaient rien entendu et d'autres lui riaient effrontément au nez. «Vive la France! » « Vive l'Alsace! » criait-on devant et derrière l'officier. De colère, il grinçait des dents mais n'arrivait pas à trouver les coupables, car nous étions solidaires comme un seul homme. Le lieutenant donna l'ordre de chanter, mais pas une voix ne se fit entendre. «Si quelqu'un ouvre encore une fois le bec, il aura affaire à moi », cria-t-il, très irrité de constater que ses ordres n'étaient pas suivis.     Soudain, un des Alsaciens se mit à chanter: « 0 Strassburg, 0 Strassburg, du wunderschëne Stadt . [Strasbourg, Strasbourg, ville merveilleuse]. Comme au commandement, tous, d'une seule voix, se mirent à chanter, et le beau chant alsacien retentit puissamment dans l'air d'hiver glacial et clair. Le lieutenant, qui avait compris qu'il n'arriverait à rien, se mit alors à suivre la colonne sans dire un mot       
165-4 La révolution bolchevique: Soldats dit il

«Soldats, dit-il, sur ce front la guerre est pour ainsi dire finie. En Russie, une révolution vient d'éclater. Le tzar est détrôné. La garnison de Saint-Petersbourg, forte de trente mille hommes, vient de se joindre aux évolutionnaires.» On écouta bouche bée, puis on fut renvoyés à notre quartier. On fit toutes sortes de suppositions. Les uns envisageaient sans plaisir de devoir arracher les rails de campagne rouillés, d'autres au contraire se voyaient déjà à Saint-Petersbourg et à Moscou. Presque tous se réjouissaient que la vie de tranchée soit bientôt finie. Moi-même cependant, j'étais plutôt circonspect, mais je n'en dis pas plus. Là-bas, au front, les coups de canon retentissaient comme d'habitude. Cette révolution ne devait donc pas être si terrible.      Quelques jours plus tard, on y vit plus clair. En effet le tzar était déposé mais uniquement parce qu'il voulait la paix. La guerre, par contre, continuait de plus belle sous les ordres de Kerensky.

165-5 Arrivés à Schaulen, tous les Alsaciens

Arrivés à Schaulen, tous les Alsaciens-Lorrains reçurent l'ordre de descendre. Je compris tout de suite. Nous devions nous grouper sur le perron. Le chef de compagnie vint vers moi pour me donner une lettre à transmettre à mon futur chef de compagnie. C'était une lettre de recommandation qui me concernait moi et les autres Alsaciens de la compagnie.

 166-4 Nous avons marché près d'une quinzaine ..

. Nous avions à marcher près de quinze kilomètres. L'adjudant entendit toutes sortes de choses; il fut content lorsqu'il nous présenta à l'état major du régiment.

 167-3 Le lieutenant Pelzer

, le lieutenant Pelzer. Le lieutenant avait la voix enrouée; il avait l'air désabusé et fatigué; il nous regarda tous comme on jauge du bétail et donna ordre à l'adjudant qui nous accompagnait de nous répartir dans les sections. Mais auparavant, je remis la lettre de recommandation de notre ancien chef de compagnie. Le lieutenant l'ouvrit, en prit connaissance et dit simplement: « Vous pouvez y aller.» Contraste entre la nature qui respire la paix et 

   L'homme qui détruit    L'homme oublie vite 

 109-3  Il y avait là des russes

Il y avait là des Russes abattus alors qu'ils s'enfuyaient. Quel contraste! Cette nature magnifique et, au milieu, ces pauvres victimes innocentes du militarisme européen. 

 – 204-3 Des centaines de chevaux

Des centaines de chevaux de l'armée russe étaient rassemblés là. Evidemment, aucun fourrage, pas la moindre paille et encore moins de foin. Quelques petites voitures qui se trouvaient dans un coin de la cour avaient été dévorées par les malheureuses bêtes, le fer excepté. Là où il y avait du bois, il était complètement rongé et brouté. Près de la fabrique, les chevaux de notre compagnie avaient trouvé place dans une écurie. J'y entrai et pris une brassée de foin pour la porter aux pauvres bêtes captives. Lorsque je passai la porte de la cour et que les bêtes virent le foin, toutes, de tous côtés, se mirent à galoper à ma rencontre. Je pris peur et laissai tomber le foin avant de fuir vers le portail. Les chevaux se mordirent entre eux pour cepeu de nourriture qui disparut en un rien de temps. Ils me regardèrent alors avec des yeux pleins de détresse, comme pour me prier de leur en apporter davantage, ce que je ne pouvais pas, car il n'y avait presque pas de fourrage pour nos propres bêtes. 

 – 225-3 Une belle journée de printemps 

Une belle journée de printemps s'annonçait. Le soleil rayonnait, lumineux: et clair. Quel contraste! La nature s'éveillait à présent à une vie nouvelle et ces pauvres hommes, rendus fous furieux, se massacraient mutuellement et pourtant tous avaient tellement envie de vivre. Mais des millions d'hommes devaient obéir et se plier à la volonté obstinée de quelques grands. On ne pouvait rien y changer. Si on refusait d'obéir, on était tout simplement fusillé. Si on obéissait, on risquait aussi d'être tué, mais avec une chance de s'en sortir. Alors, il fallait obéir à contrecoeur. 

283-3 Un jour on nous annonce 

Un jour, on nous annonça qu'il y aurait récitation du rosaire à la chapelle dans la soirée; les catholiques étaient cordialement invités. Je m'y rendis et constatai avec stupéfaction qu'à peine vingt hommes parmi les milliers qui se trouvaient au camp étaient venus assister à ce pieux exercice. C'est ainsi que la guerre avait « amélioré» les hommes   284 

L'armée allemande de ravitaille en volant ou en     vandalisant en pays conquis

 25-4 halte dans un village

   A midi on fit une halte dans un village. Là s'organisa une véritable chasse aux poulets. Les lapins furent sortis des caisses et des clapiers, le vin des caves, le lard et le jambon des cheminées.

 38-4 Le massacre des lapins

On marcha en direction du village de Flirey. poules recommença. Tout fut dévalisé, comme si les habitants n'avaient pas été là. On ne vit pratiquement personne, car tous s'étaient cachés lors de notre arrivée. J'entrai dans une étable avec l'idée de traire un peu de lait de vache. Avec toutes les peines du monde, j'arrivai à récupérer un demi-litre. Entre-temps, d'autres soldats pénétrèrent dans l'étable pour y chercher lapins et poulets. A ce moment-là, une porte s'ouvrit et un vieux paysan entra. En voyant le clapier et le poulailler dévastés, il mit ses mains sur sa tête, en s'exclamant: « Mon Dieu, mon Dieu! » Il me fit pitié et, honteux, je sortis de l'étable. A présent, chacun s'escrimait à faire cuire quelque chose. Les uns rôtissaient des lapins, d'autres plumaient des poulets, certains étaient en train de dévaster une ruche; après avoir renversé les paniers, ils raclaient le miel avec leur baïonnette, tout en écrasant une foule d'abeilles qui, dans ce matin froid, ne parvenaient pas à voler. D'autres encore       39 
           combats en Lorraine, septembre 1914

secouaient les pruniers pour en faire tomber les fruits. Je ne pus m'empêcher d'en chercher une pleine poignée. Puis je déterrai quelques pommes de terre dans un jardin. Je les pris, les pelai, les mis dans ma gamelle, ajoutant un peu d'eau et de sel, et m'attelai à la cuisson. J'avais très envie d'un peu de miel; je m'en cherchai un peu et le mis dans le couvercle de la gamelle.  Comme  mon eau commençait à chauffer, on reçut l'ordre de se préparer et de se mettre en route. Ils ne se posaient pas la question de savoir si on avait mangé ou pas; je dus me débarrasser de l'eau devenue chaude, gardant les pommes de terre dans l'espoir de les cuire à la prochaine occasion; je remis le couvercle sur ma gamelle, et me mis en route; on sortit du village pour se porter à la rencontre des Français. _

 180-4 Dès que le domaine fut occupé

   Dès que le domaine fut occupé, il y eut un véritable carnage de porcs, de poules et de moutons; nous étions comme des sauvages. Les soldats affamés depuis si longtemps avaient décidé de profiter de l'occasion pour se rassasier. Partout, on vit s'allumer de petits brasiers et l'on se mit à rôtir, à cuire et à griller. On trouva en plus des masses de pommes de terre dans les champs voisins. Presque tous surestimèrent leurs estomacs affaiblis, si  bien que beaucoup eurent de terribles coliques. Nous sommes restés en réserve la journée entière et la nuit suivante dans ce domaine 

 181-4 lorsque dans la ferme

. Lorsque, dans la ferme, toutes les bêtes, les cochons et menu bétail furent consommés, notre lieutenant, le baron von Reisswitz, fit rassembler la compagnie. Il la passa en revue et fit sortir des rangs tous les voyous. On attela deux voitures; la bande prit place et en route pour le pillage. Ils revinrent vers le soir. En tête, comme un chef de bande, le baron von Reisswitz lui-même! Le butin fut déchargé: une dizaine de cochons tués, nombre de poules et d'oies, plusieurs moutons, une machine à coudre pour le tailleur de la compagnie et un magnifique traîneau pour le lieutenant;

 233-34 Peu de temps après

Il y avait à Framerville environ cent prisonniers français et anglais qui devaient faire toutes sortes de travaux. Les Français ne pouvaient pas supporter les Anglais et mettaient sur leur dos le fait que la guerre ne soit pas encore finie. Je donnais souvent des cigarettes aux Français, qui me remerciaient beaucoup. Peu de temps après, on fut informés qu'on recevrait tant et     234 tant d'argent par kilo de plomb, cuivre, zinc, fer-blanc, etc., amené à un point de collecte dans le village. Le saccage qui suivit est indescriptible. Toutes !PH poignées de porte, de fenêtre furent démontées, les ustensiles de cuisine on cuivre confisqués, des toits entiers démontés et transportés pièce par pièce. Certains soldats reçurent plus de cent marks pour leur vol. ils s'attaquèrent. finalement aux cloches de l'église. Il y avait un certain nombre de spécialistes du démontage des cloches d'églises en territoire occupé. Je dis au lieutenant Strohmayer que je trouvais inadmissible de s'attaquer aux cloches.« Qu'est-ce que vous voulez, tous les moyens sont bons pour défendre une juste cause! •• C'était l'excuse typique.

Se fait REMARQUER par ses supérieurs pour son      intelligence 

Ses décisions autoritaires et nécessaires sur le   champ de bataille.

  188-4 Un jour, la compagnie..

    Le lendemain, avec d'autres camarades, je dus participer à la construction d'un abri pour le chef de compagnie. J'étais en train de fabriquer, avec de petits troncs de sapin, une rampe pour garnir l'escalier qui conduisait à l'abri, lorsque j'entendis un grand «Salut, Nickel!" Je levai les yeux, surpris, et reconnus, à ma grande stupéfaction, Emil Winniger, un ami du village natal. Je montai vers lui et, dans la petite forêt toute proche, on parla du pays. Chacun raconta les nouvelles qu'il connaissait. Emil était lui aussi très dégoûté par cette vie de misère, aussi avons-nous résolu de passer chez les Russes; en effet, j'avais appris que les Alsaciens-Lorrains prisonniers des Russes étaient transférés en France. Emil se trouvait à quelques kilomètres plus en avant, dans un poste avancé. Il me dessina un croquis sur un morceau de papier pour que je ne me trompe pas de chemin. J'allai donc chez l'adjudant de compagnie afin de demander la permission, pour le lendemain, de rendre visite à mon « cousin », Il me donna immédiatement un   189  titre de permission, que je devais faire signer par le chef de compagnie. A la cantine, j'achetai une bouteille de vin du Rhin pour nous donner du courage et cent cigarettes pour les distribuer aux Russes à notre arrivée, afin de les mettre dans notre poche. A la nuit tombante, on alluma un grand feu dans la cour, autour duquel les soldats pouvaient se réchauffer car les nuits étaient déjà froides bien que nous ne fussions que fin octobre. Je m'écartai du groupe dans l'obscurité avec un bon camarade, Alfred Schneider, de Metz, et lui fis part de mon projet. Après cela, je pris congé de lui. Comme je l'appris par la suite, nous avions été observés par un adjudant qui, à ce moment, était en train de se soulager juste derrière nous et qui fit part de ses soupçons à l'adjudant de compagnie.    Mon gîte se trouvait au-dessus d'une étable, sous un toit de chaume; c'était un ancien poulailler que je partageais avec plusieurs camarades. Lorsque j'eus l'impression que tout le monde dormait, je me levai doucement, allumai la bougie, enfilai un deuxième caleçon et mis une deuxième chemise ainsi que plusieurs paires de chaussettes dans les poches de ma vareuse. Ceciavait été observé par un Rhénan du nom de Geier et l'adjudant l'apprit aussi.    Lorsque, tôt le matin, je voulus descendre de l'échelle pour me rendre chez Emil Winniger, le secrétaire de compagnie vint vers moi pour me dire: «Richert, tu doisrester ici aujourd'hui. » Je vis tout de suite que quelque chose ne collait pas, mais je dis très innocemment: «Eh bien, je resterai ici.» Mon camarade Alfred Schneider, qui était parti le matin pour Libau chercher des pièces de rechange pour les mitrailleuses, me dit le lendemain, à son retour : «Dis, Richert, ils doivent savoir quelque chose de ton plan, car avant de partir à Libau,j'ai été convoquéau secrétariat de l'adjudant. On m'a demandé ceque tu m'avais dit, en secret, ce soir-là. Naturellement, j'ai raconté un bobard. Lorsque l'adjudant m'a demandé:" Pourquoi Richert a-t-il pris congé de toi?" je lui ai répondu en riant que tu savais que j'allais partir à Libau et que pour plaisanter tu m'avais fait tes adieux pour le cas où se produirait un accident de chemin de fer.. Schneider avait bien monté son affaire. Cependant, à regarder l'adjudant de compagnie, je remarquai qu'il ne me faisait pas entièrement confiance et qu'il gardait toujours un soupçon. Je fis l'innocent de mon mieux et repris mon service aussi correctement qu'auparavant.

 220-4 Devant nous, sur une largeur 

   Devant nous, sur une largeur de quatre-vingts mètres, les Anglais établirent un effroyable tir de barrage. Sur une seule ligne, les obus tombaient sans répit pour rendre impossible l'avance des dernières vagues d'assaut; or nous devions toujours percer le front. Je reçus de mon chef de train un tirailleur de réserve pour remplacer le Rhénan blessé. Je remarquai alors qu'entre les chutes d'obus, dans le tir de barrage, il y avait toujours une petite pause; le temps qu'il fallait, sans doute, pour recharger les pièces. Mon plan se trouva tout de suite arrêté. «Ecoutez-moi, camarades, nous allons attendre un certain moment, dès que, devant nous, une salve aura explosé, on se précipitera en avant, aussi vite que possible. Peut-être arriverons-nous jusqu'à la prochaine position, au-delà du tir de barrage. »

 – 228-4 donna ordre, lorsque le reste de …

donna ordre, lorsque les restes de la compagnie furent rassemblés, de marcher parallèlement au front, au lieu de reculer. Je dis: «Mon lieutenant, l'incendie que nous voyons d'ici, c'est le village de Marcelcave et c'est là que nous devons aller? »Le lieutenant, qui ne savait plus où donner de la tête, dit: « Ah ? faites ce que vous voulez. » L'instant d'après, tout le monde se trouva à terre; quatre obus lourds étaient tombés, tout près de nous. Je me mis à crier: « Personne n'est blessé ?» « Non »,me fit-on. «La compagnie obéit au commandement du sous-officier Richert, criai-je, tout le monde se dirige vers l'arrière, le plus vite possible, en direction de l'incendie. » Le lieutenant Strohmayer marchait pesamment derrière moi, comme un homme ivre. 

Ordres semblant difficiles à exécuter 

205-3 moi-même, avec trois hommes 

. Lorsqu'on arriva de nouveau à la Kommandantur, on venait d'y amener deux Russes qui, paraît-il, étaient des bolcheviks. Les deux hommes faisaient très bonne impression. Ils ne comprenaient pas un mot d'allemand.  J'entendis un officier leur dire: «Attendez, espèces de cochons,demain vous aurez les pieds froids.» Ces deux pauvres hommes allaient donc aussi être libérés! 

 Stratégie pour se soustraire au combat

     Intention de déserter vers les lignes françaises

47  47-1 On se cacha ensuite dans une cave

. On se cacha ensuite dans une cave où toutes sortes de vivres avaient été stockées par les habitants de la maison. Dans un coin se tenaient une femme et une jeune fille d'une vingtaine d'années, tremblantes de peur lorsqu'elles nous virent. On leur fit comprendre par signes qu'elles ne devaient pas être effrayées. Et on passa ensemble trois journées très agréables. On installa un poêle dans la cave, dont on fit passer la cheminée par le soupirail, et les deux femmes purent ainsi 'nous faire cuire les poulets et les lapins que l'on cherchait le soir venu dans le village.

 61  61-1 Il me vint alors à l'esprit

Il me vint alors à l'esprit que j'avais plusieurs mauvaises dents; bien que ne ressentant aucune douleur, je mis mon écharpe raide de crasse autour de ma tête et me rendis chez le commandant de compagnie pour me porter malade, prétendument pour de terribles maux de dents. Benz arriva lui aussi avec son affaire. Le chef de compagnie nous dit qu'il ne pouvait pas nous laisser partir, car il avait reçu l'ordre de garder le plus de soldats possible dans la tranchée, même les moins valides; on redoutait en effet une attaque anglaise. Il refusa, malgré nos prières, de nous faire une attestation et, sans attestation du commandant de compagnie, on ne pouvait pas aller       62 très loin. On retourna à nos postes. Les Anglais tiraient sans cesse avec de petits mortiers dans notre tranchée. On dut évacuer la tranchée la plus avancée, car elle ne se trouvait qu'à seize mètres d'une de leurs positions. Il nous envoyaient aussi des grenades à main.     Benz et moi avons alors décidé de partir, sans attestation. On passa notre havresac et après avoir pris nos fusils, on se glissa vers le boyau conduisant à l'arrière. Dans la boue de celui-ci gisaient plusieurs morts, tombés durant une corvée de munitions. On les évita et on arriva quatre cents mètres plus loin à la fin du boyau, sur la route, entre deux maisons du village d'Auchi. En voulant passer le coin, on tomba sur un gendarme qui nous demanda nos papiers. Malgré toutes nos explications, il refusa de nous laisser passer et nous renvoya à notre compagnie, à l'avant.     Retour dans le boyau; après environ cinquante mètres, on grimpa hors de la tranchée, pour rejoindre la route en courant à l'abri de quelques maisons. Les Anglais, qui nous virent, tirèrent quelques coups de feu, mais heureusement sans nous toucher. On se mit à la recherche du médecin de bataillon qui se tenait dans une cave. Comme on n'avait pas d'attestation, il nous traita de « tire-au-flanc» et nous expulsa. On alla alors voir le médecin du régiment, qui habitait lui aussi dans une cave, D'entrée, il nous demanda: «Alors, qu'est-ce qui ne va pas ? . Je lui dis que j'avais très mal aux dents. Il regarda l'intérieur de ma bouche et lorsqu'il vit mes mauvaises dents, il me fit aussitôt un bulletin d'admission pour l'hôpital de campagne n° 2, à Douai, station dentaire. Mon camarade Benz eut la même chance, et on put déguerpir tous les deux. On était les plus heureux du monde d'avoir échappé pour quelque temps à la vie des tranchées. Nous avons pris le train à Hénin-Liétard à destination de Douai. Je me rendis aussitôt à l'hôpital, où on m'arracha deux dents. Durant trois jours, on m'enleva chaque jour deux dents. La douleur n'était pas mince, car l'opération était pratiquée sans anesthésie.

 75 75-1 Je pris la résolution de me blesser moi-même

et je pris la résolution de me blesser moi-même pour enfin quitter cet enfer. Je me ficelai une planchette devant la main. Cette planchette devait servir à retenir les débris et la poussière de poudre, pour que le médecin, en me pansant, ne se rende pas compte que le coup avait été tiré de tout près. J'avais l'intention de passer à l'acte au moment propice. Je mis en place le fusil chargé sur mon genou, tenant ma main et la planchette ficelée sur celle-ci à environ vingt centimètres du bout du canon ;je posai mon pouce droit sur la détente, serrai les dents et … ne tirai pourtant pas, le courage me manquant au dernier moment.

– p. 78: 78 Un de mes camarades, un père de famille

. Un de mes camarades, un père de famille de Mulhouse du nom de Bruning, qui était aussi écoeuré que moi de tout cela, me demanda de lui frapper une balle dans la main avec la tête de ma hache. Il voulut poser sa main sur une souche. Je lui dis que cela m'était impossible.

– p. 85: 85 Breneisen voulut aller plus loin

Brenneisen voulut aller plus loin, mais je dus le forcer à rester couché près de moi dans la bruyère, lui disant: «Mon vieux, pense donc que tu as une mère. Qu'est-ce que tu veux trouver plus loin, la mort tout au plus! » Il me répondit doucement: «Mais on doit faire un rapport, dire où se trouvent les Russes!" «Laisse-moi faire, lui dis-je, le rapport je m'en occuperai. » On resta donc couchés, sans faire de bruit. – p. 92: Comme je n'avais nulle envie Et comme je n'avais nulle envie de mourir noyé ou de « périr en héros », je pris la décision de m'esquiver, d'une manière ou d'une autre. Je réussis à quitter la compagnie en douce, avec un camarade, Nolte, natif de Rhénanie. On se cacha tous les deux derrière une maison, dans un tas de bois, et on attendit que les choses se passent.

-p 92 93 Comme je n'avais nulle envie
 

. Et comme je n'avais nulle envie de mourir noyé ou de

« périr en héros », je pris la décision de m'esquiver, d'une manière ou d'une

autre. Je réussis à quitter la compagnie en douce, avec un camarade, Nolte,

natif de Rhénanie. On se cacha tous les deux derrière une maison, dans un

tas de bois, et on attendit que les choses se passent.

– p.36: 36 L'idée de me dissimuler ici

. L'idée de me dissimuler ici en attendant l'arrivée des troupes françaises bourdonnait dans ma tête. Mais la discipline était trop stricte et me dissuada de le faire. Et puis peut-être les Français m'auraient-ils abattu, de rage, en découvrant leurs villages pillés et détruits. Je suivis donc les autres.

–  p. 59 59 (Un camarade a déserté) Là on répondit avec détour

Là, on répondit avec détours à mes questions, mais je ne fus pas dupe. Je pris congé et me remis en route. Quelqu'un me rejoignit en courant; c'était un Alsacien. Il me demanda si j'étais un bon camarade d'Emile. Comme je lui répondis que oui, il m'annonça qu'Emile avait déserté deux jours plus tôt.

– p.188: 188 Je levais les yeux surpris et vis ..

lorsque j'entendis un grand «Salut, Nickel!" Je levai les yeux, surpris, et reconnus, à ma grande stupéfaction, Emil Winniger, un ami du village natal. Je montai vers lui et, dans la petite forêt toute proche, on parla du pays. Chacun raconta les nouvelles qu'il connaissait. Emil était lui aussi très dégoûté par cette vie de misère, aussi avons-nous résolu de passer chez les Russes; en effet, j'avais appris que les Alsaciens-Lorrains prisonniers des Russes étaient transférés en France. Emil se trouvait à quelques kilomètres plus en avant, dans un poste avancé. Il me dessina un croquis sur un morceau de papier pour que je ne me trompe pas de chemin. J'allai donc chez l'adjudant de compagnie afin de demander la permission, pour le lendemain, de rendre visite à mon « cousin », Il me donna immédiatement un   189  titre de permission, que je devais faire signer par le chef de compagnie. A la cantine, j'achetai une bouteille de vin du Rhin pour nous donner du courage et cent cigarettes pour les distribuer aux Russes à notre arrivée, afin de les mettre dans notre poche. A la nuit tombante, on alluma un grand feu  ans la cour, autour duquel les soldats pouvaient se réchauffer car les nuits étaient déjà froides bien que nous ne fussions que fin octobre. Je m'écartai du groupe dans l'obscurité avec un bon camarade, Alfred Schneider, de Metz, et lui fis part de mon projet. Après cela, je pris congé de lui. Comme je l'appris par la suite, nous avions été observés par un adjudant qui, à ce moment, était en train de se soulager juste derrière nous et qui fit part de ses soupçons à l'adjudant de compagnie.    Mon gîte se trouvait au-dessus d'une étable, sous un toit de chaume; c'était un ancien poulailler que je partageais avec plusieurs camarades. Lorsque j'eus l'impression que tout le monde dormait, je me levai doucement, allumai la bougie, enfilai un deuxième caleçon et mis une deuxième chemise ainsi que plusieurs paires de chaussettes dans les poches de ma vareuse. Ceciavait été observé par un Rhénan du nom de Geier et l'adjudant l'apprit aussi.    Lorsque, tôt le matin, je voulus descendre de l'échelle pour me rendre chez Emil Winniger, le secrétaire de compagnie vint vers moi pour me dire: «Richert, tu doisrester ici aujourd'hui. » Je vis tout de suite que quelque chose ne collait pas, mais je dis très innocemment: «Eh bien, je resterai ici.» Mon camarade Alfred Schneider, qui était parti le matin pour Libau chercher des pièces de rechange pour les mitrailleuses, me dit le lendemain, à son retour : «Dis, Richert, ils doivent savoir quelque chose de ton plan, car avant de partir à Libau,j'ai été convoquéau secrétariat de l'adjudant. On m'a demandé ceque tu m'avais dit, en secret, ce soir-là. Naturellement, j'ai raconté un bobard. Lorsque l'adjudant m'a demandé:" Pourquoi Richert a-t-il pris congé de toi?" je lui ai répondu en riant que tu savais que j'allais partir à Libau et que pour plaisanter tu m'avais fait tes adieux pour le cas où se produirait un accident de chemin de fer.. Schneider avait bien monté son affaire. Cependant, à regarder l'adjudant de compagnie, je remarquai qu'il ne me faisait pas entièrement confiance et qu'il gardait toujours un soupçon. Je fis l'innocent de mon mieux et repris mon service aussi correctement qu'auparavant. 

– p.260: 260  Le lendemain, 23 juillet 1918 ..

     Le lendemain, 23juillet 1918, on reçut à midi un repas particulièrement misérable; des légumes secs brûlés. Le sous-officier Beek et moi étions seuls en haut, dans la tranchée, à manger notre mauvaise pitance. Dans un accès de colère, Beek prit sa gamelle et la balança avec son contenu contre le remblai. Il maugréa; «Nom de Dieu,je commence à en avoir marre !» Je lui dis alors, en montrant les lignes françaises; «Qu'en dirais-tu, Gustave? Il Il me regarda aussitôt en disant; «Tu viendrais avec moi?" Et je lui dis que oui. Gustave Beck me raconta alors que depuis quelques jours il n'avait plus d'autre idée en tête que de prendre le large. 

 On fusille des soldats innocents

– p. 243: 243-1 Le lendemain, un obus tomba directement dans …

Le lendemain, un obus tomba directement dans leur entonnoir et tua tout le monde, à part un jeune Berlinois. Resté seul, il se joignit à l'autre groupe de sa section. Après deux jours, ils furent relevés par une autre section de leur compagnie. Deux jours plus tard, le jeune Berlinois dut repartir en ligne bien que la plupart des hommes de la compagnie n'eussent pas encore été au front. Les régiments de territoriaux se trouvaient toujours dans les localités situées derrière le front. Le jeune Berlinois dit à son adjudant que ce n'était pas encore son tour et qu'il n'irait à l'avant qu'à ce moment-là. En fait, il avait parfaitement raison. Mais il semblait avoir oublié qu'il était un outil sans volonté du militarisme prussien. « Ainsi, vous refusez d'obéir à mon ordre », dit l'adjudant. « J'obéirai, quand ce sera de nouveau mon tour -. répondit le soldat. Il dit la même chose au chef de compagnie. Rapport fut transmis plus haut. Le conseil de guerre de la division se réunit et condamna le pauvre jeune homme à être fusillé, pour refus d'obéissance devant l'ennemi. La sentence fut exécutée le lendemain.

Ce pauvre jeune homme avait été fusillé pour l'exemple et pour nous intimider, car nos chefs avaient remarqué que les soldats n'obéissaient plus aux ordres qu'à contrecoeur.

  Artifices et nouvelles armes pour rendre plus cruelle la guerre

p. 223: Un bas-rhinois était en train d'observer ..

un Bas-Rhinois, était en train d'observer ce qui se passait lorsqu'une grenade à gaz explosa juste devant nous; un épais nuage de gaz nous enveloppa immédiatement. Une seule inspiration et, déjà, Martz tomba sans connaissance. Moi-même, je sentis le gaz remplir mon nez et pénétrer jusque dans la gorge; je le rejetai en expirant fortement. Je retins ma respiration, arrachai le masque à gaz de son étui avant de me le fixer sur la figure, aussi vite que possible. Un peu de gaz devait avoir pénétré mes poumons car je sentis une démangeaison et eus envie de vomir. J'eus de telles brûlures dans le nez et la gorge que mes yeux débordèrent de larmes. Je toussais, et j'avais peine à respirer. Tout cela se passa en quelques secondes. Tout de suite, je sortis le masque à gaz de Martz évanoui et le lui posai. Puis, à quatre pattes.je me mis à ramper vers le chef de section, sachant que le sousofficier de santé était auprès de lui, avec l'appareil d'oxygène à pédales. On mit l'appareil au pauvre Martz et, au bout d'un quart d'heure, il reprit ses esprits, mais resta comme paralysé.

p. 243: Les Anglais se mirent à tirer avec des obus à retardE

         Les Anglais se mirent à tirer avec des obus à retardement. C'est-à-dire qu'ils n'éclataient pas dès qu'ils avaient touché le sol mais après l'avoir pénétré; de ce fait ils écrasaient les abris les plus profonds. Nous appelions         244 ces engins les «briseurs d'abris », Beaucoup de ces obus pénétraient si profondément la terre qu'ils n'étaient plus assez puissants pour la soulever et qu'ils gonflaient seulement le sol comme une bulle. Ces obus firent s'effondrer beaucoup d'abris et les soldats qui s'y trouvaient furent ensevelis et trouvèrent une fin affreuse, par étouffement. Les soldats étaient massacrés de toutes les manières possibles, et pourtant, il fallait tenir le coup, pour ne pas subir le sort de ce pauvre Berlinois. Peu à peu,je sentais monter en moi une haine terrible contre tous ceux qui forçaient ces malheureux soldats à croupir au front et à aller à la mort, 

Propagande et déclarations de patriotisme et de    victoires

page 22 – Nos soldats méritent

Nos soldats méritent les plus vives félicitations pour leur courage, leur héroïsme, et la fervente gratitude de la patrie leur est acquise, etc. courage, héroïsme? Je doutais de leur existence car, dans le feu de l'action, je n'avais vu, inscrits sur chaque visage, que la peur, l'angoisse et le désespoir. Quant au courage, à la vaillance et autres choses du même genre, il n'yen a pas ;ce sont la discipline et la contrainte qui poussent le soldat en avant, vers la mort                                                                                            

p. 138: Un jour on nous montra un film

      Un jour, on nous montra un film qui me fit enrager, son titre: Francstireurs. Il nous montrait tous les trucs et artifices employés par la population française pour attirer les soldats allemands dans des pièges, pour les assassiner ensuite. Le film visait à attiser encore la haine à l'égard des Français. Moi, je savais que dans cette guerre, il n'y avait pas de francstireurs du tout.

p. 144 Quelques jours plus tard

Quelques jours plus tard, je pus lire dans le journal: « Au sud d'Illuxt, une vigoureuse attaque de nuit effectuée par les Russes a été repoussée avec de lourdes pertes pour l'ennemi.. Avrai dire, l'affaire n'avait pas été aussi importante. Mais chaque menu fait devait être claironné comme une grande victoire, pour maintenir au beau fixe le moral guerrier du peuple. 

p. 159 – Parfois j'étais si abandonné

Parfois, quand j'étais si abandonné dans la nuit froide, je me demandais pourquoi et pour qui je me trouvais ici. L'amour de la patrie ou des choses semblables, de toute façon, il n'yen avait pas de trace, chez nous Alsaciens. Sou vent, j'étais pris d'une terrible fureur quand j'imaginais la vie agréable que menaient les vrais auteurs de cette guerre. D'ailleurs, je nourrissais une rage secrète contre les officiers, à partir du grade de lieutenant, qui étaient mieux nourris, mieux logés que nous et qui en plus recevaient une paye rondelette, tandis que le pauvre soldat devait supporter les misères de la guerre pour « la patrie et pas pour l'argent, hourra, hourra, hourra! » comme dit une chanson militaire. A part cela, on n'avait pas à avoir d'opinion personnelle face aux officiers. De toute façon, on n'avait rien à dire; il n'y avait qu'à obéir aveuglément. 

p. 183 – Dans le même compartiment se trouvaient

. Dans le même compartiment se trouvait une femme âgée, avec ses deux filles, très jolies. On parla de toutes sortes de choses. Elles me demandèrent d'où je venais. Je leur dis: «Du front, de Riga. » Puis, elles me demandèrent si j'avais participé à l'offensive   184 de Riga. Je répondis que oui. Toutes trois étaient pleines d'enthousiasme par les récits de victoires qu'elles avaient lus dans les journaux. 

p. 200 Le capitaine, dès son retour

   Le capitaine, dès son retour, fit rassembler toute la compagnie autour de lui. « Soldats, les seigneurs et les grands propriétaires des provinces baltes de Livonie et d'Estonie ont prié Sa Majesté de les délivrer des hordes bolchévistes. Ainsi, soldats, en avant pour la libération de la Livonie et de l'Estonie. » Ma première pensée fut de me dire que cela allait faire une fois de plus une belle libération! En réalité, l'ordre aurait dû être conçu tout autrement, par exemple: « Les ouvriers et petits paysans de Livonie et d'Estonie ont réussi à se libérer pendant quelques jours du joug des nobles et des propriétaires terriens, qui depuis toujours les ont exploités de la manière la plus affreuse, et qui, durant la guerre, comme généraux et officiers grassement payés, ont recruté, sous la contrainte, les couches modestes de la population, pour les envoyer par milliers à la mort. Et maintenant, après un court moment de liberté, ils doivent être" libérés» par le militarisme allemand et passer de nouveau sous le joug et être soumis à la faim et la misère.» D'ailleurs, les Allemands ne laissaient échapper aucune occasion de parler de liberté pour les autres. Je m'étonnais même de ne pas les entendre dire qu'ils allaient libérer la France des Français et l'Angleterre des Anglais.

p. 231 Il y eut un discours

Naturellement, il y eut un discours où il fut question de patrie, de mort héroïque, d'honneur et de la reconnaissance éternelle du Vaterland. 

Garder son humanité

  Pitié et solidarité vis à vis de ses camarades

  de ses adversaires et même des animaux

22 – Je me dirigeai vers les blessés français les plus proches 

     et leur donnai du café de ma gourde.

. Je me dirigeai vers les blessés français les plus proches et leur donnai du café de ma gourde. Les pauvres! Comme ils me remercièrent! Les ambulances allemandes s'avancèrent 'pour emmener les Français blessés. Beaucoup de nos morts étaient horribles à voir, certains couchés sur la face, d'autres sur le dos; du sang, des mains crispées, des yeux vitreux, des visages torturés. Un grand nombre tenaient leurs doigts crispés sur leur arme, d'autres avaient les mains pleines de terre ou d'herbe qu'ils avaient arrachée en luttant contre la mort.

38 – On dut enterrer tes français morts, qui se trouvaient ..

on dut enterrer les Français morts qui se trouvaient dans le bois. C'était tous de vieux soldats, âgés d'environ quarante ans. Ces pauvres hommes, sûrement tous des pères de famille, me firent énormément de peine. 

39 – Soudain, à vingt mètres du buisson ..

Soudain, à vingt mètres du buisson où l'on se trouvait, je vis quelque chose de rouge. Je me mis en garde, après l'avoir signalé à mes camarades. Comme la tache rouge ne bougeait pas, on se • dirigea prudemment vers elle. Un Français assez âgé gisait à côté d'un trou d'obus; sa jambe lui avait été complètement arrachée à la hauteur du genou. Son moignon était enveloppé dans une chemise. Le malheureux était très faible, le visage jauni par les pertes de sang. Je m'agenouillai à ses côtés, lui posai son havresac derrière la tête et lui donnai à boire de ma gourde. Il me dit merci et me fit comprendre à l'aide de ses doigts qu'il avait trois enfants à la maison. Ce alheureux me fit terriblement pitié, mais je dus le quitter, après lui avoir dit, en le montrant du doigt: «Allemands hôpital.» Il sourit faiblement et secoua la tête, comme pour me faire comprendre que ça n'en valait plus la peine. Bohn m'envoya, avec un autre soldat, annoncer que la   40 forêt était libre. En passant près du blessé, je vis qu'il tenait un chapelet dans sa main et qu'il priait. Avec son autre main, m'indiquant sa langue, il me fit comprendre qu'il avait soif. Je lui donnai le reste de mon eau. Lorsqu'une demi-heure plus tard, avec le reste de la compagnie, nous sommes repassés là, il était mort, tenant toujours le chapelet dans sa main. 40 – Mundinger, mon chef de chambre .. Mundinger, mon chef de chambre, reçut une balle dans l'artère du bras, si bien que le sang se mit à jaillir de sa manche comme d'un tuyau. Je lui fis un garrot au-dessus de sa blessure et, après lui avoir coupé la manche de son uniforme avec mon couteau, je pansai sa plaie.

  40 – Mundinger, mon chef de chambre ..

. Mundinger, mon chef de chambre, reçut une balle dans l'artère du bras, si bien que le sang se mit à jaillir de sa manche

comme d'un tuyau. Je lui fis un garrot au-dessus de sa blessure et, après lui

avoir coupé la manche de son uniforme avec mon couteau, je pansai sa plaie.

90 – Will, le sous-officier, son ennemi blessé:

     Je me retournai et reconnus 

Je me retournai et reconnus le sous-officier Will, mon ancien ennemi, à cause duquel j'avais eu les cinq jours d'arrêt de rigueur. Il soupira: «Richert, pour l'amour de Dieu, donnez-moi un peu d'eau l . J'allai vers le puits. Il était très profond et le mécanisme avait été détruit. Je pris une longue corde, qui se trouvait à côté, y attachai une gamelle que je fis descendre, puis remonter, pleine d'eau. L'eau était très inappétissante et avait un goût de moisi; les Russes avaient probablement lavé leur vaisselle à cet endroit et versé leurs eaux sales dans le puits. Je retournai vers Will, m'agenouillai à ses côtés, lui tint la tête relevée pour le faire boire. Il but au moins un litre de cette eau nauséabonde. Je me rendis compte qu'il avait reçu une balle dans la poitrine. «Merci, Richert », me dit-il, épuisé. Je remis sa tête en place. Je ne parvins pas à lui dire un seul mot.

90 – On se rassembla. La Cie n'avait plus que trente hommes

. On se rassembla. La compagnie n'avait plus que trente hommes; elle en avait perdu cent vingt-six.

161 – Quelques russes qui, occupaient

Les quelques Russes qui occupaient la tranchée furent totalement surpris.Quelques-uns se défendirent. De notre côté, deux hommes furent abattus et trois autres blessés. Les Russes furent descendus comme des chiens, même ceux qui cherchaient à fuir. J'avais pitié de ces pauvres bougres. Le reste, environ vingt hommes, se rendit. Les malheureux avaient une peur bleue. On leur permit de ramasser leurs effets dans leurs abris, pour les emmener en captivité. Je n'avais qu'une hâte: me retrouver dans notre poste. Il commençait à faire nuit. L'artillerie allemande tirait de plus belle. Pour nous, c'était le signal de la retraite, sous la protection de l'artillerie.

206 – 7 – 8 L'instituteur nous raconta

L'instituteur nous raconta ensuite que son manque de confiance dans les bolcheviks pacifistes l'avait poussé à demander la protection de l'armée allemande. Je lui dis que nous avions aussi pour mission d'arrêter des bolcheviks et leurs sympathisants et de les amener à Walk. La femme de l'instituteur se mêla alors soudainement à la conversation. Elle parla avec véhémence de l'institutrice qui habitait au-dessus et qui aurait sympathisé et même inculqué aux enfants des principes bolchevistes. Elle souhaitait son arrestation et ainsi de suite. Elle n'en finissait pas de dénigrer violemment la collègue de son mari. Je remarquai tout de suite qu'elle haïssait plus que de raison cette personne, fis comme si je buvais ses paroles et dis alors: «Je vais monter l'interroger. »Je frappai à la porte et pénétrai dans la pièce      207 après qu'une voix m'eut dit d'entrer. L'institutrice se leva aussitôt du canapé et se mit à pleurer en m'offrant un siège. Je m'assis en face d'elle tandis qu'elle reprenait place sur le canapé, tout en continuant de pleurer. C'était une belle jeune fille âgée d'une vingtaine d'années, très joliment vêtue. «Pourquoi pleurez-vous, mademoiselle ?» lui dis-je pour commencer. «Mon Dieu, vous étiez bien en bas chez l'instituteur? Oh !comme sa femme me hait », dit-elle en sanglotant. «Ecoutez, mademoiselle, vous n'avez rien à craindre de moi. Vos opinions ne me regardent pas. Je peux même les comprendre. » Elle me regarda, étonnée. «Oui, mademoiselle, croyez-moi, j'ai souffert du joug militaire, et je n'ai qu'une envie, c'est de m'en libérer.» Je lui racontai alors que j'avais pour mission d'appréhender des sympathisants bolchevistes et de les amener à Walk et qu'elle devait se féliciter de ne pas avoir affaire à un sous-officier patriote et borné. «Mon Dieu, comme j'aimerais quitter cet endroit et retourner chez mes parents !» me dit l'institutrice. Je lui demandai où habitaient ses parents. Elle me cita le nom d'un village, situé à vingt kilomètres, au sud de Dorpat. Je réfléchis un moment, pour dire: «N'avez-vous personne à qui vous pouvez vous fier et qui possède des chevaux et des traîneaux ?». Certainement », répondit-elle, et elle me montra à travers la fenêtre la maison d'un paysan. «Ecoutez, mademoiselle, je vous conduirai demain matin, très tôt, chez vos parents. Vous allez m'écrire un billet dans lequel vous allez expliquer notre plan à votre ami. Je le verrai demain matin tôt.je lui donnerai le plan. Alors, tous les deux, nous arriverons en traîneau. Vous serez prête et je ferai semblant de vous arrêter. Vous pleurerez un peu, vous monterez dans le traîneau et je dirai à l'instituteur que je vous amène à Walk et ensuite en avant, non pas à Walk, mais dans votre pays à vous. Etes-vous d'accord ?» «Oh! comme je suis heureuse, vous êtes un homme admirable. Toute ma vie.je me souviendrai de vous. »      On se serra la main et je partis rejoindre la famille de l'instituteur, faisant une mine sévère et disant que, le lendemain matin. je conduirais l'institutrice à Walk. Lajoie que je pus lire sur le visage de la femme de l'instituteur me dégoûta. On s'en retourna vers le château d'Ermes, où on passa le reste de la journée.    Le lendemain,je m'en allai chez le confident de l'institutrice que je trouvai dans l'écurie. L'homme fut effrayé de me voir arriver; il ne savait pas un mot d'allemand. Je pris le billet de l'institutrice et le lui remis moi-même, je ne pouvais pas le lire; c'était écrit en lettres allemandes, mais en langue lettonne. Quand l'homme eut terminé de lire, il me regarda, étonné, et il examina encore le billet. Je lui souris et lui fit encore un signe affirmatif de la tête. A présent, il me faisait confiance. Il m'emmena chez lui et me fit boire du lait chaud. Entre-temps, il mit ses bottes de feutre et son manteau de fourrure. Le cheval fut attelé et on partit vers l'école. Je montai tout de suite chez l'institutrice. Elle me reçut aimablement, tout en montrant un certain émoi. Il se passa un certain temps, car il me  208 fallut encore boire une tasse de thé. Puis on descendit. L'institutrice joua bien la comédie; elle mit son mouchoir devant les yeux et sanglota. Le paysan, en la voyant pleurer, ne savait trop que penser. La femme de l'instituteur parut à sa fenêtre, rayonnante de bonheur. D'un ton bourru,je fis signe au paysan de monter. Je m'assis avec l'institutrice à l'arrière du traîneau et on partit en direction de Walk. Dès qu'on fut hors de vue de la femme de l'instituteur, on bifurqua vers le nord, vers le pays de l'institutrice.    Tous les trois étions très heureux durant ce voyage en traîneau. L'institutrice put enfin raconter au paysan tout le fin mot de l'affaire; il se montra très cordial à mon égard, me tapa sur l'épaule et dit quelques mots en letton que l'institutrice me traduisit. Le paysan disait que si tous leurs soldats étaient comme moi, les Allemands auraient dû venir plus tôt! Je demandai à l'institutrice de lui traduire que tous les soldats allemands n'auraient pas agi ainsi et qu'il devait mettre de côté une bonne quantité de ravitaillement car les Allemands allaient sans doute réquisitionner tout le bétail et toutes  les provisions, ce qui signifiait que celui qui ne prendrait ses précautions en temps voulu risquait de devoir bientôt se serrer la ceinture. A ces mots, le paysan parut tout à fait atterré. Les habitants de tous les villages et de toutes les fermes nous regardaient étonnés. Le cheval allait toujours au trot. Je me demandais d'où ce petit cheval pouvait bien puiser sa force! Le chien du paysan, un petit bâtard, trottait derrière le traîneau; je descendis et le pris pour le mettre avec nous. L'institutrice dit que j'avais un très bon coeur et qu'elle ne pouvait croire que, pendant la guerre, j'avais tué quelqu'un. Elle ne cessait de me remercier de mon aide. Finalement, son village natal apparut au loin. « C'est là qu'habitent mes parents", dit-elle. Le village était encore à environ un kilomètre et demi.

209 – A plusieurs paysans

. A plusieurs paysans dont je devinais la peine de devoir s'en séparer, je rendis leurs pétoires de chasse en leur faisant comprendre de les cacher. Ils en étaient très heureux.

210 – Je priais la femme de leur dire

Je priai la femme de leur dire qu'en ce qui me concernait, ils pouvaient tranquillement rentrer chez eux et que, nous-mêmes, on les imiterait volontiers. Ils se montrèrent très réjouis. Je leur donnai à chacun une cigarette. Ils s'en allèrent, en faisant de grands gestes d'adieu.

219 – Germann, Fritz ..

«German, Fritz. » Je levai la tête et lui fit signe de ramper dans notre direction. Il me montra son dos et je m'aperçus qu'il avait reçu une balle à cet endroit et que, de ce fait, il avait les deux jambes paralysées.

224 – En effet, le terrain était tout grouillant..

 «Ils arrivent, ils arrivent! » En effet, le terrain était tout grouillant d'Anglais. Les premiers étaient peut-être à cent cinquante mètres de nous. Courbés craintivement, ils exactement le tir … au moins trente, quarante, cinquante de ces pauvres types seront atteints. Je pris rapidement la décision de ne pas tirer et de me rendre à leur approche. Je sautai vers la mitrailleuse, l'armai d'une bande de projectiles, appuyai sur le ressort puis, de la main gauche, pris une pincée de terre, lajetai sur le mécanisme et enfin j'appuyai. La cartouche qui se trouvait dans le canon partit, et ce fut tout. Le système était enrayé par ce peu de terre. «Qu'allons-nous faire s'ils arrivent?. demandèrent anxieusement les mitrailleurs.«Mettez les mains en l'air lorsqu'ils seront là. Mais sortez vos s pistolets, aussi longtemps que nous le pourrons.. Sur ce, on défit nos ceinturons pour les jeter derrière nous dans un trou.

228 – J'entendis appeler …

J'entendis appeler dans le bas-côté de la chaussée: « Fritz! Fritz !- et quelques mots encore que je ne saisis pas. Je compris tout de suite qu'un Anglais blessé devait être couché là. Je dis «Tommy»

233 – Il y avait, à Framerville ..

       Il y avait à Framerville environ cent prisonniers français et anglais qui devaient faire toutes sortes de travaux. Les Français ne pouvaient pas supporter les Anglais et mettaient sur leur dos le fait que la guerre ne soit pas encore finie. Je donnais souvent des cigarettes aux Français, qui me remerciaient beaucoup. Peu de temps après, on fut informés qu'on recevrait tant et    234 tant d'argent par kilo de plomb, cuivre, zinc, fer-blanc, etc., amené à un point de collecte dans le village. Le saccage qui suivit est indescriptible. Toutes !PH poignées de porte, de fenêtre furent démontées, les ustensiles de cuisine on cuivre confisqués, des toits entiers démontés et transportés pièce par pièce. Certains soldats reçurent plus de cent marks pour leur vol. ils s'attaquèrent. finalement aux cloches de l'église. Il y avait un certain nombre de spécialistes du démontage des cloches d'églises en territoire occupé. Je dis au lieutenant Strohmayer que je trouvais inadmissible de s'attaquer aux cloches.« Qu'est-ce que vous voulez, tous les moyens sont bons pour défendre une juste cause! •• C'était l'excuse typique.

252 – Deux prisoniers Italiens …

Ils faisaient peine à voir. Je vis que celui qui emportait la vaisselle nettoyait chaque assiette avec ses doigts avant de les lécher. «Eh bien, pensai-je, ces pauvres gens travaillent dans une cantine et sont presque en train de mourir de faim.» Je leur fis signe de venir tous les deux et leur donnai une de mes portions qu'ils mangèrent avec avidité. Ils me firent beaucoup de gestes, le regard plein de         253 reconnaissance.

253 – Les deux prisonniers Italiens …

  Puis je retournai à la cantine. Les deux prisonniers italiens me reconnurent et me firent un signe de tête amical. Je pris de nouveau deux portions. Comme ma grippe m'avait fait perdre l'appétit, je mangeai seulement une petite saucisse et donnai tout le reste aux deux Italiens qui eurent vite fait de tout dévorer. Je me rendis aux toilettes. Un autre prisonnier y entrait justement. Il se baissa aussitôt. Je fus très étonné de voir qu'il ramassait quelques mégots qui traînaient dans la rigole de l'urinoir, sans doute pour les sécher et les fumer ensuite. Jusqu'où l'homme peut-il tomber! Je lui tendis les quelques cigarettes que j'avais en poche. Il me remercia comme si je lui avais offert le plus beau cadeau du monde.

270 – Il me demanda ce que je savais des positions allemandes

Il me demanda ce que je savais de la position allemande, où se trouvaient les batteries, les véhicules de la compagnie, etc. Comme j'avais déserté pour sauver ma vie et pas pour trahir mes anciens camarades, je répondis que j'avais rejoint la compagnie le soir même, en revenant de convalescence, après une grippe; que la compagnie était établie dans une forêt, quelque part derrière le front allemand; et que la nuit même j'avais dû rejoindre la position, où un guide m'avait conduit. Dans l'obscurité, je n'avais rien pu voir. Devant, tous les chefs de pièce avaient ordre de ne jamais quitter leur mitrailleuse. Ainsi, avec la meilleure volonté, je ne pouvais en dire davantage. Le général me fixa longuement: «Ainsi, vous ne voulez pas trahir vos anciens camarades; de toute façon, nous savons tout.» Il me montra toutes les batteries que j'avais vues quand j'étais en position, l'endroit où se trouvait le chef de bataillon, la cantine du bataillon, le sentier qu'empruntaient les hommes de corvée de soupe. Tout … Je tombais des nues.       Je me demandais pourquoi les Français ne réduisaient pas tout en miettes puisqu'ils étaient si bien renseignés? Le général devina ma pensée et répondit exactement à ce que j'avais en tête: «C'est pour bientôt.» 

PACIFISTE  Stratégie pour se soustraire au combat  Désir de déserter

36 – L'idée de me dissimuler ici, en attendant …

. L'idée de me dissimuler ici en attendant l'arrivée des troupes françaises bourdonnait dans ma tête. Mais la discipline était trop stricte et me dissuada de le faire. Et puis peut-être les Français m'auraient-ils abattu, de rage, en découvrant leurs villages pillés et détruits. Je suivis donc les autres.

47 – On se cacha ensuite dans une cave

On se cacha ensuite dans une cave où toutes sortes de vivres avaient été stockées par les habitants de la maison. Dans un coin se tenaient une femme et une jeune fille d'une vingtaine d'années, tremblantes de peur lorsqu'elles nous virent. On leur fit comprendre par signes qu'elles ne devaient pas être effrayées. Et on passa ensemble trois journées très agréables. On installa un poêle dans la cave, dont on fit passer la cheminée par le soupirail, et les deux femmes purent ainsi 'nous faire cuire les poulets et les lapins que l'on cherchait le soir venu dans le village.

59 – Là on répondit avec détour    à  me s questions

Là, on répondit avec détours à mes questions, mais je ne fus pas dupe. Je pris congé et me remis en route. Quelqu'un me rejoignit en courant; c'était un Alsacien. Il me demanda si j'étais un bon camarade d'Emile. Comme je lui répondis que oui, il m'annonça qu'Emile avait déserté deux jours plus tôt.

61 – Il me vint à l'esprit que j'avais plusieurs mauvaises

Il me vint alors à l'esprit que j'avais plusieurs mauvaises dents; bien que ne ressentant aucune douleur, je mis mon écharpe raide de crasse autour de ma tête et me rendis chez le commandant de compagnie pour me porter malade, prétendument pour de terribles maux de dents. Benz arriva lui aussi avec son affaire. Le chef de compagnie nous dit qu'il ne pouvait pas nous laisser partir, car il avait reçu l'ordre de garder le plus de soldats possible dans la tranchée, même les moins valides; on redoutait en effet une attaque anglaise. Il refusa, malgré nos prières, de nous faire une attestation et, sans attestation du commandant de compagnie, on ne pouvait pas aller       62 très loin

75 – Je pris la résolution de me blesser moi-même

et je pris la résolution de me blesser moi-même pour enfin quitter cet enfer. Je me ficelai une planchette devant la main.

78 – Un de mes camarades …

Un de mes camarades, un père de famille de Mulhouse du nom de Bruning, qui était aussi écoeuré que moi de tout cela, me demanda de lui frapper une balle dans la main avec la tête de ma hache. Il voulut poser sa main sur une souche. Je lui dis que cela m'était impossible.

85 – Breneisen voulait aller plus loin ..

. Brenneisen voulut aller plus loin, mais je dus le forcer à rester couché près de moi dans la bruyère, lui disant: «Mon vieux, pense donc que tu as une mère. Qu'est-ce que tu veux trouver plus loin, la mort tout au plus! » Il me répondit doucement: «Mais on doit faire un rapport, dire où se trouvent les Russes!" «Laisse-moi faire, lui dis-je, le rapport je m'en occuperai. » On resta donc couchés, sans faire de bruit.      Soudain, on entendit sur notre gauche des bruissements dans la bruyère, suivis de quelques murmures. On arma doucement nos fusils et je chuchotai à l'oreille de Brenneisen de ne pas tirer si possible.

93 – Je pris la déci~ion de m'esquiver.:

Et comme je n'avais nulle envie de mourir noyé ou de « périr en héros », je pris la décision de m'esquiver, d'une manière ou d'une autre. Je réussis à quitter la compagnie en douce, avec un camarade, Nolte, natif de Rhénanie. On se cacha tous les deux derrière une maison, dans un tas de bois, et on attendit que les choses se passent.